REPUBLIQUE ET CANTON DE GEN EVE POUVOIR JUDICIAIRE PS/53/2024 ACPR/936/2024 COUR DE JUSTICE Chambre pénale de recours Arrêt du jeudi 12 décembre 2024 Entre A______, actuellement détenu à la Prison de Favra, chemin Favra 24, 1241 Puplinge, agissant en personne, recourant, contre la décision de non-report d’expulsion rendue le 11 juillet 2024, et L'OFFICE CANTONAL DE LA POPULATION ET DES MIGRATIONS , case postale 2652, 1211 Genève 3, LE MINISTÈRE PUBLIC de la République et canton de Genève, route de Chancy 6B, 1213 Petit-Lancy - case postale 3565, 1211 Genève 3, intimés. - 2/8 - PS/53/2024 EN FAIT : A. Par acte expédié le 18 juillet 2024, A______ recourt contre la décision de non-report de son expulsion judiciaire, prononcée par l’Office cantonal de la population et des migrations (ci-après : OCPM) le 11 juillet 2024, communiquée le lendemain. Le recourant ne prend pas formellement de conclusions, mais déclare former « opposition » contre ladite décision au motif que le renvoi au Nigéria mettrait sa vie en péril en raison de son appartenance à un groupe politique considéré comme terroriste par le gouvernement nigérian, de sa religion chrétienne, ainsi que de son homosexualité. B. Les faits pertinents suivants ressortent du dossier : a. Par jugement non motivé rendu le 29 janvier 2024 en procédure simplifiée, aujourd’hui définitif et exécutoire, le Tribunal de police a déclaré A______, alors dûment assisté d’un avocat, coupable d’infraction à la loi fédérale sur les stupéfiants, de ruptur e de ban et de contravention à la loi fédérale sur les stupéfiants. Il l’a condamné à une peine privative de liberté d’ensemble de 11 mois, sous déduction de 83 jours de détention avant jugement et a ordonné son expulsion de Suisse pour une durée de 7 ans (art. 66abis CP). b. Au dossier figurent plusieurs auditions du recourant où il indique loger chez sa "copine", respectivement vouloir retrouver sa "compagne" enceinte de ses œuvres. c. Invité à se déterminer le 30 mai 2024 sur la mise en œuvre de l’expulsion judiciaire, le recourant s’y est opposé par observations non datées reçues le 14 juin 2024 par l’OCPM. Il y a exposé les mêmes arguments que ceux développés dans son recours, sans produire de pièces toutefois. C. Par décision du 11 janvier 2024 , l’OCPM a constaté qu’il n’existait aucun motif justifiant un report de l’expulsion judiciaire. D. a. Dans son recours, A______ dit ne pas pouvoir retourner au Nigéria car il est chrétien, homosexuel et membre d’un groupe d’opposition. b. Par observations du 23 août 2024, l’OCPM s’est opposé au recours. Il a relevé que le recourant ne rendait pas vraisemblable ses allégations, qui étaient totalement nouvelles dans son dossier administratif. c. Par observations du 29 août 2024, le Ministère public en a fait de même. - 3/8 - PS/53/2024 d. Ces écritures ont été transmises au recourant le 30 août 2024 avec un délai pour répliquer, qui n’a pas été utilisé. EN DROIT : 1. 1.1. Conformément à l'art. 128 al. 2 let. a et al. 3 de la loi sur l'organisation judiciaire du 26 septembre 2010 (LOJ; RS E 2 05), la Chambre de céans exerce les compétences que le CPP et la loi d'application du Code pénal suisse et d'autres lois fédérales en matière pénale du 27 août 2009 (LaCP; RS E 4 10) lui attribuent. En vertu de la délégation figurant à l'art. 439 CPP, le législateur genevois a attribué à la Chambre pénale de recours la compétence de statuer sur les recours dirigés contre les décisions rendues par le Département des institutions et du numérique, ses offices et ses services, les art. 379 à 397 s'appliquant par analogie (art. 42 al. 1 let. a LaCP). 1.2. La procédure devant la Chambre de céans est régie par le CPP, applicable au titre de droit cantonal supplétif (art. 42 al. 2 LaCP). 1.3. En l'espèce, le recours est recevable pour être dirigé co ntre une décision rendue par l'OCPM (art. 18 al. 1 du règlement genevois sur l'exécution des peines et mesures [REPM; RS E 4 55.05], art. 40 al. 1 et 5 al. 2 let. c LaCP), avoir été déposé dans la forme – s'agissant d'un justiciable recourant en personne – et le délai prescrits (art. 385 al. 1 et 396 al. 1 CPP) et émaner du condamné visé par la décision querellée, qui a a priori un intérêt juridiquement protégé à son annulation (art. 382 al. 1 CPP). 2. 2.1. L'art. 66abis CP (expulsion non obligatoire) prévoit que le juge peut expulser un étranger du territoire suisse pour une durée de trois à quinze ans si, pour un crime ou un délit non visé à l’art. 66a CP, celui-ci a été condamné à une peine ou a fait l’objet d’une mesure au sens des art. 59 à 61 ou 64 CP. Le juge peut toutefois exceptionnellement renoncer à une expulsion lorsque celle-ci mettrait l’étranger dans une situation personnelle grave et que les intérêts publics à l’expulsion ne l’emportent pas sur l’intérêt privé de l’étranger à demeurer en Suisse. À cet égard, il tiendra compte de la situation particulière de l’étranger qui est né ou qui a grandi en Suisse (art. 66a al. 2 CP). 2.2. Selon l'art. 66 d al. 1 CP (applicable par analogie à l'expulsion non obligatoire cf. ACPR/201/2021 et les références citées), l'exécution de l'expulsion obligatoire ne peut être reportée que lorsque la vie ou la liberté de la personne concernée dont le statut de réfugié a été reconnu par la Suisse serait menacée en raison de sa race, de sa religion, de sa nationalité, de son appartenance à un certain groupe social ou de ses - 4/8 - PS/53/2024 opinions politiques (let. a) ou lorsque d'autres règles impératives du droit international s'opposent à l'expulsion (let. b). Cette disposition réserve la possibilité d'un ultime contrôle, dans un cadre strictement délimité, afin d'éviter que l'expulsion entrée en force ne soit exécutée au mépris du principe de non -refoulement ou d'une autre règle impéra tive du droit international (ATF 147 IV 453 consid. 1.4.5 p. 460). Il appartient au juge de l'expulsion d'examiner si les conditions de la clause dite "de rigueur" de l'art. 66 a al. 2 CP sont réalisées et de renoncer à ordonner l'expulsion dans cette hypot hèse. La loi ne définissant pas ce qui constitue une "situation personnelle grave", il convient de se référer aux critères qui président à l'octroi d'une autorisation de séjour dans les cas d'extrême gravité (cf. art. 31 OASA; ATF 144 IV 332 consid. 3.3.1 p. 340 s.). Le juge pénal doit ainsi notamment prendre en compte l'intégration de l'intéressé, le respect qu'il a manifesté de l'ordre juridique suisse, sa situation familiale, singulièrement la période de scolarisation et la durée de la scolarité des enfa nts, sa situation financière ainsi que sa volonté de prendre part à la vie économique et d'acquérir une formation, la durée de sa présence en Suisse, son état de santé ainsi que ses possibilités de réintégration dans l'État de provenance. À cette liste non exhaustive s'ajoutent, dans l'optique pénale, les perspectives de réinsertion sociale du condamné (cf. ATF 144 IV 332 consid. 3.3.3 p. 341 s.). Par ailleurs, une situation personnelle grave, ou une violation de l'art. 8 CEDH, peut aussi résulter d'une expulsion ordonnée malgré un état de santé déficient, en fonction des prestations médicales à disposition dans l'État d'origine et des conséquences négatives que cela peut engendrer pour la personne concernée (ATF 145 IV 455 consid. 9.1 p. 459). En règle géné rale, il convient d'admettre l'existence d'un cas de rigueur au sens de l'art. 66 a al. 2 CP lorsque l'expulsion constituerait, pour l'intéressé, une ingérence d'une certaine importance dans son droit au respect de sa vie privée et familiale garanti par la Constitution fédérale (art. 13 Cst.) et par le droit international, en particulier l'art. 8 CEDH (arrêts du Tribunal fédéral 6B_818/2020 du 19 janvier 2021 consid. 6.1; 6B_397/2020 du 24 juillet 2020 consid. 6.1; 6B_344/2020 du 9 juillet 2020 consid. 3.1). Il en résulte ainsi que toutes les questions relatives à l'existence d'une situation personnelle grave, à une violation des garanties offertes par l'art. 8 CEDH, à une ingérence d'une certaine importance dans le droit du condamné au respect de sa vie privée et familiale garanti par la Constitution fédérale (art. 13 Cst.) et par le droit international, à une violation des garanties du droit international, notamment le principe de non -refoulement, ou encore au problème de la conformité de l'expulsion avec les obligations découlant de l'Accord sur la libre circulation des personnes ne peuvent en principe plus être soulevées dans le cadre d'une demande de report de l'expulsion au sens de l'art. 66d CP. - 5/8 - PS/53/2024 La personne dont la décision d'expulsion est entrée en force n'a, dans cette mesure, pas d'intérêt à recourir contre une simple décision de mise en œuvre de son expulsion (ATF 147 IV 453 consid. 1.4.6 p. 462). L'appréciation d'un cas de rigueur supposant la prise en considération de nombreux facteurs susceptibles de se modifier plus ou moins rapidement (ex : l'état de santé, les relations personnelles ou la situation politique dans l'État de destination), tout intérêt juridique à contester le refus de son report n'est cependant pas exclu a priori . Il incombe a u recourant, pour justifier son intérêt juridique au recours, de rendre vraisemblable au moins prima facie que les circonstances déterminantes se sont modifiées si profondément depuis le prononcé du jugement qu'il s'imposerait exceptionnellement de reconna ître l'existence de considérations humanitaires impérieuses exigeant désormais de renoncer à exécuter l'expulsion (ATF 147 IV 453 consid. 1.4.8). 2.3. Lors de l'examen de l'exécution de l'expulsion obligatoire, l'autorité cantonale compétente doit tenir compte d'office des obstacles qui sont portés à sa connaissance par l'étranger condamné ou dont elle apprend l'existence par d'autres sources (Message du Conseil fédéral concernant une modification du code pénal et du code pénal militaire [Mise en oeuvre de l'art. 121, al. 3 à 6, Cst. relatif au renvoi des étrangers criminels] du 26 juin 2013, FF 2013 5373 ss, 5429). Elle présume, au moment de prendre sa décision, qu'une expulsion vers un État que le Conseil fédéral a désigné comme un État sûr au sens de l'ar t. 6a al. 2 de la loi sur l'asile (LAsi) ne contrevient pas à l'art. 25 al. 2 et 3 Cst. (al. 2). 2.4. Selon l'art. 83 al. 1 LEI, le SEM décide d'admettre à titre provisoire l'étranger si l'exécution du renvoi ou de l'expulsion est impossible, illicite ou inexigible. Il y a ainsi lieu de vérifier si cette exécution ne contrevient pas, notamment, au principe du non -refoulement prévu par le droit des réfugiés (art. 5 al. 1 LAsi) ou applicable au regard des droits de l'homme (art. 3 CEDH) (SEM, Manuel Asile et retour, Article E3 - Le renvoi, l'exécution du renvoi et l'octroi de l'admission provisoire, 2014, p. 8 ss). À cet égard, l'exécution ne peut être raisonnablement exigée si le renvoi ou l'expulsion de l'étranger dans son pays d'origine ou de provenance le met concrètement en danger (ex. : en cas de guerre [civile], de violence généralisée, de nécessité médicale ; al. 4). Il faut donc qu'en cas de retour, l'étranger soit plongé dans une situation de détresse grave mettant en péril son existence. Une situati on économique et des conditions de vie générales difficiles dans le pays d'origine ou de provenance ne suffisent pas à conclure à une mise en danger concrète (SEM, op. cit., p. 13 ss). - 6/8 - PS/53/2024 Enfin, en matière d’invocation de l’homosexualité, les autorités doive nt examiner le risque pour le recourant lorsqu’il est avéré que l’orientation sexuelle pourrait amener des mauvais traitements dans le pays vers lequel il est expulsé (cf. ACEDH M.I c. Suisse du 12 novembre 2024, requête no 56390/21). 2.5. En l'espèce, le recourant s'oppose à son expulsion au triple motif qu’il serait chrétien, homosexuel et membre d’un groupe d’opposition. Or, ces trois éléments étaient déjà existants lors du prononcé du jugement du 29 janvier 2024 du Tribunal de police, où le recourant ét ait alors assisté d’un avocat et où il avait explicitement acquiescé à son expulsion judiciaire. L'intérêt juridique à recourir de l'intéressé contre la mise en œuvre de la mesure paraît ainsi douteux. Quoi qu'il en soit, force est de constater que les mot ifs allégués par le recourant semblent de pure circonstance. Il n’expose en effet aucun élément rendant ne serait - ce que plausible ses allégations. Il n’explique en particulier pas comment il a pu, tout au long de la procédure, indiquer habiter chez sa " copine", respectivement vouloir retrouver sa " compagne" enceinte, avant de subitement soutenir qu’il serait homosexuel. Il n’a en outre jamais évoqué dans la procédure, en particulier dans la procédure pénale, la problématique de sa religion ou de son appart enance à un groupe d’opposition pour s’opposer à son expulsion. Faute d’élément vraisemblable permettant de confirmer les allégués du recourant, la décision de l’OCPM est conforme au droit. 3. Justifiée, la décision querellée sera donc confirmée. 4. Le recourant succombe dans ses conclusions. Il supportera les frais de la procédure de recours (art. 428 al. 1 CPP), qui seront fixés en totalité à CHF 600. - (art. 13 al. 1 du Règlement fixant le tarif des frais en matière pénale, RTFMP; E 4 10.0) * * * * * - 7/8 - PS/53/2024 PAR CES MOTIFS, LA COUR : Rejette le recours. Condamne A______ aux frais de la procédure de recours, arrêtés à CHF 600.-. Notifie le présent arrêt, en copie, au recourant, à l'Office cantonal de la population et des migrations ainsi qu'au Ministère public. Le communique pour information à la police (Brigade migration et retour) et au Secrétariat d’État aux migrations. Siégeant : Madame Daniela CHIABUDINI, présidente; Madame Corinne CHAPPUIS BUGNON, juge, et Monsieur Stéphane GRODECKI, juge suppléant; Madame Olivia SOBRINO, greffière. La greffière : Olivia SOBRINO La présidente : Daniela CHIABUDINI Voie de recours : Le Tribunal fédéral connaît, comme juridiction ordinaire de recours, des recours en matière pénale au sens de l'art. 78 de la loi sur le Tribunal fédéral du 17 juin 2005 (LTF; RS 173.110); la qualité et les autres conditions pour interjeter recours sont déterminées par les art. 78 à 81 et 90 ss LTF. Le recours doit être formé dans les trente jours qui suivent la notification de l'expédition complète de l'arrêt attaqué. Le recours doit être adressé au Tribunal fédéral, 1000 Lausanne 14. Les mémoires doivent être remis au plus tard le dernier jour du délai, soit au Tribunal fédéral soit, à l'attention de ce dernier, à La Poste Suisse o u à une représentation diplomatique ou consulaire suisse (art. 48 al. 1 LTF). - 8/8 - PS/53/2024 PS/53/2024 ÉTAT DE FRAIS COUR DE JUSTICE Selon le règlement du 22 décembre 2010 fixant le tarif des frais en matière pénale (E 4 10.03). Débours (art. 2) - frais postaux CHF 10.00 Émoluments généraux (art. 4) - délivrance de copies (let. a) CHF - délivrance de copies (let. b) CHF - état de frais (let. h) CHF 75.00 Émoluments de la Chambre pénale de recours (art. 13) - décision sur recours (let. c) CHF 515.00 Total CHF 600.00