Décision du 19 décembre 2012 Cour des plaintes Composition Les juges pénaux fédéraux Stephan Blättler, prési- dent, Emanuel Hochstrasser et Patrick Robert-Nicoud, la greffière Claude-Fabienne Husson Albertoni Parties A., TRUST B. tous deux représentés par Me Patrick M. O'Neill, avocat recourant contre MINISTÈRE PUBLIC DE LA CONFÉDÉRATION, intimé Objet Consultation des dossiers (art. 101 s. en lien avec l'art. 107 al. 1 let. a CPP) B u n d e s s t r a f g e r i c h t T r i b u n a l p é n a l f é d é r a l T r i b u n a l e p e n a l e f e d e r a l e T r i b u n a l p e n a l f e d e r a l Numéro s de dossier s: BB.2012.152 -153 - 2 - Faits: A. Le 29 septembre 2010, le Ministère public de la Confédérat ion (ci-après: MPC) a ouvert une procédure à l’encontre de C., D. et inconnus pour blan- chiment d’argent (art. 305 bis CP) à la suite d’une dénonciation dé posée le 2 juin 2010 par des ressortissants kazakhs. Il est notamment reproché à C. d’avoir, depuis 200 0, en Suisse et ailleurs, mis en place une structure commerciale internationale pour rendre opaque des flux financiers afin de dissimuler l’arrière-plan économique et les bénéficiaires réels de transa c- tions relatives en particulier à l’exploitation de pétrole. Elles auraient pu être réalisées au moyen d'actes de gestion déloyale au préjudice du Kazak h- stan grâce à l’intervention d’acteurs proches de l’Etat. Des concessions au- raient ainsi pu être vendues à des prix inférieurs à la valeur réelle et le pr o- duit de ces ventes aurait ensuite été viré en Suisse, notamment afin d’interrompre le "paper trail", pour être enfin réparti auprès de bénéf iciaires dissimulés. Les actes de blanchiment d’argent provenant de ces transa c- tions auraient été commis en Suisse et à l’étranger par le truchement de di- verses sociétés écrans gérées notamment depuis notre pays. B. Dans une décision du 27 juin 2012, la Cour de céans a rejeté le recours i n- terjeté par C. contre la constitution de parties plaignantes de A. et du Trust B. (décision du Tribunal pénal fédéral BB.2011.132). C. Le 9 juillet 2012, les parties plaignantes ont demandé au MPC de pouvoir consulter le dossier (act. 1.3). Dans un courrier du 12 juillet 2012, le MPC a invité leur représentant à prendre rendez-vous avec son greffe pour un accès complet au dossier de la cause. Il le rendait cependant attentif au fait que l'utilisation des pièces ainsi recueillies ne pourrait se faire dans le cadre du litige civil qui oppose les parties au Royaume-Uni. Cette restriction valait pour une durée de trois mois et serait réexaminée par la suite (act. 1.3). Le 8 août 2012, le MPC a envoyé une nouvelle lettre au représentant de A. et du Trust B. dans laquelle il indiquait qu'afin que les parties plaignantes puissent assurer leur défense, il lui remettait l'inventaire des pièces du dos- sier en lui demandant de lui indiquer celles dont il désirait obtenir une copie (act. 1.5). - 3 - D. Le 21 septembre 2012, le MPC a adressé un nouveau courrier , valant dé- cision, au représentant des pa rties plaignantes aux termes duquel il préc i- sait qu'après avoir entendu les autres parties et participants à la procédure, il lui remettait un bordereau des pièces qui lui paraissaient utiles et néce s- saires à la défense des intérêts de ses mandants (pièces surlignées). Il précisait que la transmission de ces pièces serait effectuée au terme de l'échéance de la voie de droit et qu'il était fait interdiction d'ut iliser les actes concernés en dehors de la procédure pénale suisse, sous menace de l'art. 292 CP. Enfin, il l'invitait à lui retourner les pièces qui lui avaient déjà été transmises avant ce courrier (act. 1.1). E. Dans un recours du 2 octobre 2012 adressé à la Cour de céans, A. et le Trust B. concluent, sous suite de frais et dépens, à l'annulation de la déci- sion du MPC dans la mesure où elle prévoit l'interdiction d'utiliser les pi è- ces en d ehors de la présente procédure pénale, sous menace de l'art. 292 CP et , subsidiairement, à l'annulation de la décision querellée en matière d'accès au dossier avec renvoi du dossier au MPC pour nouvelle décision dans le sens des considérants. Pour motifs, ils invoquent une vio- lation du droit d'être entendu (act. 1). Le MPC a indiqué le 15 octobre 2012 ne pas avoir d'observation à formuler (act. 3). Les arguments et moyens de preuve invoqués par les parties, seront repris si nécessaire, dans les considérants en droit. La Cour considère en droit: 1. 1.1 En tant qu'autorité de recours, la Cour des plaintes examine avec plein pouvoir de cognition en fait et en droit les recours qui lui sont soumis (Mes- sage relatif à l'unification du droit de la procé dure pénale du 21 décembre 2005 [ci-après: le Message], FF 2006 1057, 1296 i.f.; STEPHENSON/THIRIET, Commentaire bâlois, Schweizerische Strafprozessordnung, ci -après: Commentaire bâlois, no 15 ad art. 393; KELLER, Kommentar zur Schweize- rischen Strafprozessordnung [StPO], [Donatsch/Hansjakob/Lieber, éd.], ci-après: Kommentar StPO, n o 39 ad art. 393; SCHMID, Handbuch des schweizerischen Strafprozessrechts, Zurich, Saint-Gall 2009, no 1512). - 4 - 1.2 Les décisions du MPC peuvent faire l'objet d'un recours devant la Cour de céans (art. 393 al. 1 let. a CPP et 37 al. 1 LOAP en lien avec l'art. 19 al. 1 du règlement sur l'organisation du T ribunal pénal fédéral [ROTPF; RS 173.713.161]). Le recours contre les décisions notifiées par écrit ou oralement est motivé et adressé par écrit, dans le délai de dix jours, à l'a u- torité de recours (art. 396 al. 1 CPP). Aux termes de l'art. 393 al. 2 CPP, le recours peut être formé pour violation du droit, y compris l'excès et l'abus du pouvoir d'appréciation, le déni de justice et le retard injustifié (let. a), la constatation incomplète ou erronée des faits (l et. b) ou l'inopportunité (let. c). Interjeté le 2 octobre 2012, le recours a été formé en temps utile. 2. 2.1 La jurisprudence a déduit du droit d'être ent endu consacré à l'art. 29 al. 2 Cst., l'obligation pour l'autorité de motiver sa décision, afin que son dest i- nataire puisse la comprendre et l'attaque r utilement s'il y a lieu et que l'a u- torité de recours puisse exercer son contrôle (ATF 133 I 270 consid. 3.1; 133 III 439 consid. 3.3; arrêt du Tri bunal fédéral 6B_28/2011 du 7 avril 2011, consid. 1.1). L'art. 108 al. 4 CPP prévoit pour sa part que les autor i- tés pénales ne peuvent fonder leurs décisions sur des pièces auxquelles une partie n’a pas eu accès que si celle -ci a été informée de leur conte nu essentiel. L'objet et la précision des indications à fournir dépendent de la nature de l'affaire et des circonstances particulières du cas; néanmoins, en règle générale, il suffit que l'autorité mentionne au moins brièvem ent les motifs qui l'ont guidée et sur lesquels elle a fondé sa décision sans qu'elle soit tenue d'exposer et de discuter de manière détaillée tous les faits, moyens de preuve, griefs et arguments soulevés par les parties (ATF 134 I 83 consid. 4.1 p. 88 et réf. citées; 112 Ia 107 consid. 2b; aussi 126 I 97 consid. 2b; 125 II 369 consid. 2c; 124 II 146 consid. 2a). Elle peut se limiter à l'examen des questions décisives pour l 'issue du litige; il suffit que le ju s- ticiable puisse apprécier correctement la portée de la décision et l'attaquer à bon escient (décision du Tribunal pénal fédéral BB.2012.11 du 30 octobre 2012 et références citées; ATF 134 I 83 consid. 4.1; 130 II 530 consid. 4.3; 126 I 97 consid. 2b). Dès lors que l'on peut discerner les motifs qui ont gu i- dé la décision de l'autorité, le droit à une décision motivée est respecté même si la motivation présentée es t erronée. La motivation peut d'ailleurs être implicite et résulter des différents considérants de la décision (arrêt 2C_23/2009 du 25 mai 2009 consid. 3.1, publi é in RDAF 2009 II p. 434). Enfin, l'absence de motivation peut être guérie devant l'autorité s upérieure pour autant que l'autorité intimée justifie sa décision et l'explique dans le mémoire de réponse, que le recourant a eu la possibilité de présenter un mémoire complémentaire pour prendre position sur les motifs contenus - 5 - dans la réponse des autorités intimées et qu'il n'en résulte aucun préjudice pour le recourant (ATF 125 I 209 consid. 9a et les arrêts cités). Le droit d'être entendu (ATF 127 V 431 consid. 3d/aa ) est un droit de natu- re formelle dont la violation entraîne l'annulation de la décision attaquée, indépendamment du sort du recours sur le fond (arrêt du Tribunal fédéral 6B_28/2011 précité, ibidem). 2.2 En l'espèce, les recourants spécifient que leur recours n'est pas dirigé contre l'octroi de l'accès au dossier, mais contre la restriction de l'utilisation des pièces dans la procédure pénale et l'exigence de renvoyer les doc u- ments qui leur avaient déjà ét é transmis. Il faut dès lors admettre qu'ils re- mettent également en cause la rest riction ultérieure qui leur a été faite de consulter le dossier. 2.3 En effet, dans un courrier du 12 juillet 2012, le MPC a invité le représentant des recourants à prendre rendez -vous pour "un accès complet au dossier de la cause" (act. 1.3), tout en précisan t que les pièces ainsi obtenues ne pourraient être utilisées dans le cadre du litige qui oppose les parties aux Royaume-Uni. Dans la décision querellée de septembre 2012, il a cepe n- dant restreint le nombre de pièces accessibles aux parties plaignantes, en indiquant, comme unique motif, le fait qu'il avait entendu les autres parties et participants à la procédure à ce sujet. Il rappelait également l'interdiction de l'utilisation des pièces en dehors de la procédure pénale nationale (act. 1.1). 2.4 Si on peut imp licitement comprendre la raison ayant justifié l'interdiction d'utiliser les pièces concernées en dehors de la procédure suisse, en part i- culier dans le cadre du litige qui oppose les parties en Angleterre, en r e- vanche, l'autorité intimée ne fournit aucune explication quant au fait qu'elle est revenue sur sa décision initiale qui octroyait aux parties plaignantes un plein accès au dossier. Dans la décision querellée, l e MPC n'indique ni quelles sont les parties qu'il a entendues à ce sujet, ni les griefs que celles- ci ont fait valoir pour empêcher les parties plaignantes de pouvoir consulter tout le dossier. En compulsant la liste des documents qui seraient aujour- d'hui seuls accessibles aux parties plaignantes (act. 1.1), on ne distingue pas non plus quelle l ogique justifie que certaines pièces puissent encore être remises aux recourants et d'autres plus. Il convient donc de considérer que l'autorité intimée a failli à son obligation de motiver suffisamment la dé- cision attaquée. Par ailleurs, dans la mesure où dans sa réponse le MPC a indiqué n'avoir aucune observation à formuler (act. 3), le vice qui entache la décision att a-- 6 - quée ne peut être considéré comme ayant été guéri devant l'autorité de céans. 3. Les considérants qui précèdent conduisent à l'admission du recours et au renvoi de la cause au MPC, à charge pour lui de rendre une nouvelle déci- sion motivée. 4. 4.1 En l'occurrence, vu l'issue de la cause, les frais de la présente procédure de recours sont pris en charge par la Caisse de l'Etat (art. 423 al. 1 CPP; Message, FF 2006 1057 , p. 1310; GRIESSER, Kommentar StPO, n° 4 ad art. 428; SCHMID, op. cit., n° 1777). 4.2 La partie qui obtient gain de cause a droit à une indemnité pour les dépen- ses occasionnées par l'exercice raisonnable de ses droits de procédure (art. 433 al. 1 let. a CPP). Selon l'art. 12 al. 1 du règlement du Tribunal pé- nal fédéral du 31 août 2010 sur les frais, émoluments, dépens et indemn i- tés de la procédure pénale fédérale (RFPPF; RS 173.713.162), les hon o- raires sont fixés en fonction du temps effectivement consacré à la cause et nécessaire à la défense de la partie représentée. Selon l'art. 12 al. 2 du même règlement, lorsque l'avocat ne fait pas parvenir le décompte de ses prestations dans la procédure devant la Cour des plaintes, avec son unique ou sa dernière écriture, le montant des honoraires est fixé selon l'appréci a- tion de la Cour. En l'espèce, une indemnité d'un montant de CHF 1'000.-- (TVA incluse) paraît équitable; elle sera mise à la charge du MPC. - 7 - Par ces motifs, la Cour des plaintes prononce: 1. Le recours est admis et la décision attaquée est annulée. 2. La cause est renvoyée au Ministère public de la Confédération pour qu'il rende une nouvelle décision motivée. 3. Il n'est pas perçu de frais. 4. Une indemnité d'un montant de CHF 1'000.-- (TVA comprise) est acco rdée aux recourants et mise à la charge du Ministère public de la Confédération. Bellinzone, le 20 décembre 2012 Au nom de la Cour des plaintes du Tribunal pénal fédéral Le président: La greffière: Distribution - Me Patrick M. O'Neill, avocat, Seefeldstr. 19, 8032 Zurich - Ministère public de la Confédération, Patrick Lamon, Procureur fédéral en chef, case postale, 3003 Berne Indication des voies de recours Il n'existe pas de voie de recours ordinaire contre la présente décision.