R E P U B L I Q U E E T C A N T O N D E G E N E V E P O U V O I R J U D I C I A I R E A/1130/2024 LVD JTAPI/306/2024 JUGEMENT DU TRIBUNAL ADMINISTRATIF DE PREMIÈRE INSTANCE du 8 avril 2024 dans la cause Madame A______, représentée par Me Sofia SUAREZ-BLASER, avocate, avec élection de domicile contre Monsieur B______ - 2/6 - A/1130/2024 EN FAIT 1. Par décision du 22 mars 2024, le commissaire de police a prononcé une mesure d'éloignement d'une durée de vingt j ours à l'encontre de Monsieur B______, lui interdisant de s'approcher ou de pénétrer à l'adresse privée de Madame A______, située ______[GE], et de contacter ou de s'approcher de celle-ci. 2. Selon cette décision, M. B______ était présumé avoir, à la date du 21 mars 2024, insulté Mme A______ en la traitant de « chienne » et de « merde ». Il l'avait de plus secouée par les épaules. Il était également présumé l'avoir déjà injurié de la même manière dans le passé et l'avoir violemment repoussée. 3. Selon rapport d'i nterpellation établi par la police le 21 mars 2024, celle -ci est intervenue le 21 mars 2024 à 16h35 au parc des Bastions pour un conflit entre un homme et une femme. Sur place, Mme A______ avait expliqué qu'un conflit avait éclaté avec son compagnon, M. B______, qui avait quitté les lieux avec le chien de cette dernière avant l'arrivée de la police. Il l'avait injuriée à pl usieurs reprises, l'avait agrippée par les épaules afin de la secouer et lui avait donné des coups d'épaule. Elle vivait avec lui depuis environ un an et demi et des épisodes similaires se produisaient depuis le début de leur relation, à une fréquence de deux à trois fois par semaine. Deux témoins avaient confirmé le déroulement du conflit. Selon les déclarations faites à la police le 21 mars 2024 par M. B______, celui-ci a en substance minimisé les faits qui lui étaient reprochés, tout en reconnaissant avoir traité Mme A______ de « merde » et l'avoir prise par les avant-bras afin qu'elle lui prête attention. Par le passé, il avait déjà proféré des insultes à l'égard de Mme A______ et il lui était arrivé de la secouer par les avant-bras. Cependant, il ne l'avait jamais frappée ou poussée violemment. Il était conscient qu'il pouvait être agressif verbalement avec elle et regrettait sincèrement cette attitude. 4. Par acte du 5 avril 2024, parvenu au Tribunal administratif de première instance (ci-après : le tribunal) le même jour, Mme A______, sous la plume de son conseil, a demandé la prolongation de la mesure d'éloignement pour une durée supplémentaire de trente jours, en expliquant notamment que depuis environ six mois, sa relation avec M. B______ s'était gravement dégradée et qu'il faisait preuve quotidiennement de violence verbale envers elle, l'insultant et la rabaissant. Plusieurs fois par semaine, il se mettait dans des états de rage folle lors desquels il lui hurlait dessus, cassait des objets, lançait sa table en l'air et tapait contre les murs de l'appartement. Elle avait une grande peur de lui et le jugeait très manipulateur. Il lui donnait des ordres et elle le craignait tant qu'elle se retrouvait tétanisée et dans l'impossibilité de ne pas obéir. Il ava it une très mauvaise influence sur son état de santé, en particulier sur la gestion de son addiction, car il la poussait à consommer du crack avec lui, se procurait la drogue avec l'argent de sa compagne et se mettait en colère quand l'argent venait à manq uer. Ainsi, elle souffrait non seulement de son addiction, mais également de n'avoir plus rien à manger en fin de mois. Du 29 février au 13 mars 2024, elle avait été hospitalisée pour un sevrage de son addiction. - 3/6 - A/1130/2024 Depuis son retour d'hospitalisation, elle é tait déterminée à demeurer sevrée, mais avait épisodiquement consommé de la drogue lorsqu'elle se trouvait en grand état de stress, à chaque fois suite aux épisodes de violence auxquels la confrontait M. B______ ou lorsqu'il violait la mesure d'éloignement . En effet, il n'avait cessé d'essayer de prendre contact avec elle, notamment en sonnant à sa porte, en l'interpellant dans la rue et en lui laissant des petits mots dans sa boîte aux lettres, ainsi que de la nourriture, et en lui proposant des rendez -vous. Plus gravement encore, le 27 mars 2024, il avait tenté de voler son chien. 5. Vu l'urgence, le tribunal a informé le conseil de Mme A______ par téléphone du 5 avril 2024 et par courrier électronique du même jour, de l'audience qui se tiendrait le 8 avril 2 024. Le tribunal a par ailleurs tenté de joindre M. B______ en laissant des messages téléphoniques sur le combox du numéro de téléphone qu'il avait indiqué à la police et en envoyant un courrier A à l'adresse où il avait par ailleurs indiqué à la police avoir un domicile. 6. Lors de l'audience du 8 avril 2024, à laquelle M. B______ ne s'est pas présenté, Mme A______ a sollicité la prolongation de la mesure d'éloignement pour une durée de trente jours. Elle a notamment produit plusieurs messages écrits que lui avait laissés M. B______ depuis le prononcé de la mesure d'éloignement et a expliqué que le précité s'était même attablé plusieurs minutes devant elle dans un établissement public afin de lui parler. Elle en avait été tétanisée. EN DROIT 1. Le Tribunal administratif de première instance connaît des demandes de prolongation des mesures d'éloignement prononcées par le commissaire de police (art. 11 al. 2 de la loi sur les violences domestiques du 16 septembre 2005 - LVD - F 1 30), sur lesquelles il est ten u de statuer avant l'échéance de la mesure, avec un pouvoir d'examen s'étendant à l'opportunité (art. 11 al. 3 LVD). 2. Déposée en temps utile et dans les formes prescrites devant la juridiction compétente, la demande de prolongation est recevable au sens de l'art. 11 al. 2 LVD. 3. La LVD a pour but de contribuer à la protection de la personnalité dans le cadre familial et domestique en soutenant et en renforçant les efforts de lutte contre les violences domestiques (art. 1 al. 1 LVD). Par « violences domestique s », la loi désigne une situation dans laquelle une personne exerce des violences physiques, psychiques, sexuelles ou économiques sur une autre personne avec laquelle elle est liée par un rapport familial, conjugal, de partenariat ou d'union libre, existant ou rompu (art. 2 al. 1 LVD). - 4/6 - A/1130/2024 Par « personnes concernées par les violences domestiques », la loi vise notamment les victimes et les auteurs de violences domestiques, les proches de ces personnes ainsi que les professionnels du domaine (art. 2 al. 2 LVD). Selon l'art. 8 al. 1 LVD, la police peut prononcer une mesure d'éloignement à l'encontre de l'auteur présumé d'actes de violence domestique, si la mesure paraît propre à empêcher la réitération de tels actes. Selon l'art. 8 al. 2 LVD, une mesure d'éloign ement consiste à interdire à l'auteur présumé de a) pénétrer dans un secteur ou dans des lieux déterminés ; b) contacter ou approcher une ou plusieurs personnes. La mesure d'éloignement est prononcée pour une durée de dix jours au moins et de trente jours au plus (art. 8 al. 3 LVD). Elle peut être prolongée pour trente jours au plus. Depuis le prononcé initial de la mesure, sa durée totale ne peut excéder nonante jours (art. 11 al. 2 LVD). En vertu de l'art. 12 LVD, la mesure d'éloignement est assortie de la menace des peines prévues à l’art. 292 du Code pénal suisse du 21 décembre 1937 (CP - RS 311.0), qui prévoit que « celui qui ne se sera pas conformé à une décision à lui signifiée, sous la menace de la peine prévue au présent article, par une autorité ou un fonctionnaire compétents sera puni d'une amende ». Il ressort des travaux préparatoires relatifs à la révision de la LVD en 2010, que la volonté clairement exprimée par le législateur était de simplifier la loi, de manière à en favoriser une appl ication plus régulière et effective. Dans ce sens, le nouvel art. 8 al. 1 LVD ne vise plus une mesure qui serait nécessaire pour écarter un danger relatif à des actes de violences domestiques, mais qui doit être simplement propre à empêcher la réitération de tels actes. En revanche, la loi continue à poser pour condition l'existence d'une présomption que des actes de violences domestiques ont été commis auparavant (rapport de la commission judiciaire et de la police chargée d'étudier le PL 10582, p. 11). Ainsi que cela résulte des principes rappelés ci -dessus, les violences à l'origine de la mesure d'éloignement n'ont pas à être prouvées. Il suffit que l'on puisse présumer, sur la base de l'ensemble des circonstances, qu'elles ont eu lieu. La LVD est ainsi faite pour protéger la personne dont il paraît plausible qu'elle a été victime de telles violences, et constitue ainsi un cadre essentiellement préventif. Elle diffère sur ce point d'une procédure pénale, dont l'issue emporte des conséquences beaucoup plus sévères pour l'auteur, et qui est parallèlement soumise à des exigences de preuve plus strictes. 4. En l'espèce, les violences verbales et physiques exercées par M. B______ à l'encontre de Mme A______ ne font aucun doute, ayant été non seulement corroborées par des témoins suite au conflit qui s'est dé roulé le 21 mars 2024 au parc des Bastions , mais également pour partie admises par M. B______, non - 5/6 - A/1130/2024 seulement concernant celles qu'il a commises à cette date, mais également celles qu'il a commises précédemment. 5. En outre, il découle des pièces du dossier que M. B______ n'a pas du tout respecté la mesure d'éloignement, puisqu'il s'est rendu jusqu'au domicile de Mme A______ afin d'y laisser plusieurs messages écrits et qu'à une reprise, il s'est attablé avec elle dans un établissement public. M. B______ démontre ainsi qu'il n'est pas capable de respecter la tranquillité d'esprit dont Mme A______ a besoin, ni la volonté exprimée par cette dernière qu'il s'éloigne d'elle. 6. Dans ces conditions, il y a fort à craindre qu'au cas où il reviendrait au domicile de Mme A______, il la soumettrait à nouveau à diverses formes de violence. 7. Par conséquent, la demande de prolongation sera admise et la mesure d'éloignement prolongée pour une durée de trente jours, soit jusqu'au 10 mai 2024 à 17 h 00. 8. Il ne sera pas perçu d'émolument (art. 87 al. 1 LPA). 9. Un éventuel recours déposé contre le présent jugement n'aura pas d'effet suspensif (cf. rapport du 1 er juin 2010 de la Commission judiciaire et de la police du Grand Conseil chargée d'ét udier le projet de loi 10582 -A du Conseil d'État modifiant la LVD, in MGC 2009-2010/IX A, D. Examen de détail, ad art. 11 al. 1 LVD). - 6/6 - A/1130/2024 PAR CES MOTIFS LE TRIBUNAL ADMINISTRATIF DE PREMIÈRE INSTANCE 1. déclare recevable la demande formée par Madame A______ le 5 avril 2024 tendant à la prolongation de la mesure d'éloigneme nt prononcée par le commissaire de police le 22 mars 2024 à l’encontre de Monsieur B______ ; 2. l'admet ; 3. prolonge la mesure d'éloignement pour une durée de trente jours, soit jusqu'au 10 mai 2024 à 17 h 00, sous la menace de la peine prévue à l'art. 292 CP, dont la teneur figure dans les considérants ; 4. renonce à percevoir un émolument ; 5. dit que, conformément aux art. 132 LOJ, 62 al. 1 let. a et 65 LPA, le présent jugement est susceptible de faire l'objet d'un recours auprès de la chambre administrative de la Cour de justice (10 rue de Saint-Léger, case postale 1956, 1211 Genève 1) dans les trente jours à compter de sa notification. L'acte de recours doit être dûment motivé et contenir, sous peine d 'irrecevabilité, la désignation du jugement attaqué et les conclusions du recourant. Il doit être accompagné du présent jugement et des autres pièces dont dispose le recourant ; 6. dit qu'un éventuel recours contre le présent jugement n'aura pas d'effet suspensif. Au nom du Tribunal : Le président Olivier BINDSCHEDLER TORNARE Copie conforme de ce jugement est communiquée aux parties, ainsi qu’au commissaire de police pour information. Genève, le La greffière