"Au Rütli, 25 juillet 1940" Le discours du général Guisan: nouveaux aspects Par Oscar Gauye Introduction Après la signature des armistices franco-allemand et franco-italien, en juin 1940, le haut commandement de l'armée suisse se trouva devant une situa- tion entièrement nouvelle:1 les possibilités d'attaque contre le pays s'éten- daient désormais à l'ensemble de ses frontières. «En somme, déclara plus tard le général Guisan, le danger n'avait jamais été aussi grand.»2 Pour riposter avec les meilleures chances de succès à un agresseur éventuel, le Général conçut un nouveau dispositif de défense comportant trois échelons de résistance principaux: les troupes frontières, une position avancée, une po- sition des Alpes ou réduit national dans lequel il installa le gros des troupes 1 Sur la Suisse durant l'été 1940, voii notamment: Edgar Bonjour, Histoire de la neu- tralité suisse. Quatre siècles de politique extérieure fédérale. Trad, de Charles Oser, ancien Chancelier de la Confédération. Neuchâtel, La Baconnière, 1970, vol. IV-VI; Daniel Bourgeois, Le IIIe Reich et la Suisse, 1933-1941. Neuchâtel, La Baconnière, 1974; Jacques Meurant, La presse et l'opinion de la Suisse romande face à l'Europe en guerre, 1939-1941. Neuchâtel, La Baconnière, 1974; Revue d'Histoire de la Deuxième Guerre mondiale. Paris, Presses universitaires de France, 121, 1981. En- tièrement consacré à «La Suisse pendant la guerre», ce numéro traite des problèmes militaires (H. R. Kurz), de l'économie et de la neutralité (K. Urner, H. K. Meier, D. Bourgeois), de la politique intérieure (G. Kreis, E. Bucher, R. Ruffieux), du re- fuge et de la représentation d'intérêts étrangers (L. Mysyrowicz et J. C. Favez, M. Schà'rer, J. Meurant). L.-Ed. Roulet a signé l'introduction. 2 AF, E 5795/181. Exposé de Guisan devant les Vieux-Zofingiens, 11 avril 1944.disponibles, afin d'organiser une défense active et agressive.3 En même temps, il se préoccupa du moral de l'armée: «Cette armée, à qui l'on demandait une tâche plus grande et plus désespé- rée, cette armée qui devait désormais se défendre, sans alliés, seule contre un agresseur qui posséderait toutes les supériorités, il ne suffisait pas qu'elle fût prête à se sacrifier. Il fallait [ ... ] qu'elle se batte, aussi longtemps que possible, et qu'elle se batte bien. Pour cela, elle devait, dès l'été 1940, être animée d'un moral solide, d'un moral élevé. Or, le Pays — notre pays qui ne souffrait pas, au sens propre, mais qui était fortement impressionné — semblait découragé, inquiet et donnait certains signes d'abandon. A quoi bon? disaient de nombreux civils aux soldats qui cantonnaient chez eux. A quoi bon? demandaient les familles aux permissionnaires. A quoi bon nous défendre, puisque la guerre a cessé chez nos voisins? Puisque de grandes armées ont été vaincues; et que, si l'on nous attaquait à notre tour, nous n'aurions plus aucune chance d'être secourus à temps; que nous serions appelés à succomber, par un sacrifice inutile, un peu plus tôt ou un peu plus tard? Les moyens qui furent employés pour maintenir le moral de la troupe [ . . . ] valaient surtout ce que valaient ceux qui les appliquaient. Pour ma part, mon grand souci était d'agir sur les cadres. C'est ainsi qu'un jour de la fin juillet 1940, je n'hésitai pas à embarquer, sur un seul bateau du lac des Quatre-Cantons.toutle corps des officiers supérieurs de l'Armée, appartenant aux armes combattantes, dans les trois classes d'âge. Nous mîmes le cap sur la prairie du Riitli.4 J'avais pris la précaution de laisser à la troupe les chefs et les officiers d'état-major. Malgré cela — comme on me le fit remarquer familièrement — 'tous les oeufs se trouvaient placés dans le même panier'. [...]. Rapport du général Guisan à l'Assemblée fédérale sur le service actif 1939-1945. Berne 1946, p. 33 ss. Pour Guisan, la solution du réduit national ne devait pas être une «souricière» ni «un point d'arrivée», mais «un champ de bataille et peut- être une base de sortie ou de départ» (AF, E 5795/182. Interview accordée par Gui- san aux journalistes, 18 juillet 1944). C'est le capitaine d'état-major général, Hans Bracher, qui, le premier, soumit au gé- néral Guisan l'idée qui fut à l'origine du rapport du Rütli (Bernard Barbey à Chris- tine Grüner, 14 mai 1967, in Christine Grüner, Der Rütlirapport des Generals vomAu Riitli, j'avais sous mes yeux: mes commandants de corps d'armée, de divisions, de brigades, de régiments, de bataillons et de groupes; c'était une belle phalange, dont je me sentais justement fier. Ce que je leur dis alors? — d'abord, ce que j'éprouvais moi-même: la grandeur et la continuité de notre mission; ma volonté et ma confiance; — ensuite, ce que j'attendais d'eux: la même chose.»s Grandeur et continuité de la mission, volonté et confiance: est-ce là tout ce que le Général a dit aux chefs supérieurs de l'armée le 25 juillet 1940? A près d'un demi-siècle de ce grand rassemblement, cette question n'a pas encore trouvé de réponse, et pour cause: Guisan n'a pas lu un discours entièrement rédigé; «es dienten mir damals nur einige Notizen als Unterlage. Der Rest der An- sprache erfolgte aus freiem Ermessen».6 Faut-il admettre dès lors que notre connaissance des propos tenus par Guisan au Riitli ne va pas au-delà des quelques phrases reproduites dans le communi- qué du commandement de l'armée paru dans la presse à la fin juillet 1940?7 Non, car il y a des sources qui permettent d'en savoir plus sur les thèmes princi- paux abordés par Guisan; il existe aussi un projet de discours. Ce sont ces documents que nous voudrions mettre en œuvre dans cette étude. 25. Juli 1940. Historisches Seminar Basel, Wintersemester 1967/1968). Cette idée résultait d'entretiens que le capitaine Bracher avait eus avec Hans Hausamann sur les moyens à adopter et la voie à suivre pour combattre le défaitisme. «Als Folge dieser Tour d'Horizont, écrit Hans Bracher, schlage ich dem General einen Kom- mandantenappell irgendwo in der Zentralschweiz vor. Dieser Vorschlag wird gut geheissen, der Rapport findet auf dem Rütli statt» (Journal de Hans Bracher. Cet extrait nous a été communiqué par son fils, M. Daniel Bracher, que nous remer- cions.- Concernant l'idée de ce rapport, voir aussi Bonjour, op. cit., vol. IV, p. 145). AF, E 5795/181. Exposé de Guisan devant les Vieux-Zofingiens ... 6 AF, E 5795/173. Guisan au colonel E. Stalder, 9 novembre 1955. 7 Ce communiqué était intitulé «Un rapport d'armée au Riitli», cf. La Liberté, 29 juil-I. Les thèmes du discours C'est le 18 juillet 1940 que le Général fit part aux commandants des unités d'armée et au Chef de l'état-major général de sa décision de les réunir au Riitli, le 25 juillet, avec les commandants supérieurs des troupes combat- tantes. «Durant l'absence de ces officiers, disait la convocation, les états- majors assureront la permanence du commandement. Le Chef et un photo- graphe du Bureau de presse du Quartier Général de l'Armée assisteront au rapport. En dehors de ceux-ci, aucun journaliste, ni photographe, ne sera admis. Rendez-vous au débarcadaire de Lucerne, à 10.45. Retour à Lucerne vers 15.00, environ.»8 Malgré la précision de l'ordre donné et en dépit aussi des mesures prises, le rapport d'armée ne s'est pas déroulé comme prévu. Le bateau venant de Lucerne ayant eu du retard, le Général fut contraint d'écourter la cérémo- nie.9 Que sait-on du discours qu'il a prononcé à cette occasion? Le professeur Bonjour considère ces quelques phrases comme la «version authentique»: «J'ai tenu à vous réunir en ce lieu historique, terre symbolique de notre indépendance, pour vous mettre au courant de la situation, et vous par- ler de soldat à soldats. Nous sommes à un tournant de notre histoire. Il s'agit de l'existence même de la Suisse. Ici, soldats de 1940, nous nous inspirerons des leçons et de l'esprit du passé pour envisager résolument le présent et l'avenir du Pays, pour en- tendre l'appel mystérieux qui monte de cette prairie. C'est en considérant l'avenir avec lucidité que nous parerons aux diffi- let 1940; Journal de Genève, 30 juillet 1940; Neue Zürcher Zeitung («Ein 'Armee- Rapport' auf dem Rütli»), 29. Juli 1940. 8 AF, E 5795/173. (Convocation au rapport d'armée), 18 juillet 1940. 9 Tiré du journal de Claude Du Pasquier, avec la bienveillante autorisation de sa fille, Madame Lise Brandt-Du Pasquier, que nous tenons à remercier ici.cultes toujours actuelles que le pacte de 1291 appelait déjà la «malice des temps».10 L'écrivain vaudois, Benjamin Vallotton, nous livre pour sa part, sous la forme d'extraits et de résumés, d'autres parties essentielles du discours qu'aurait prononcé le Général: «Nous voici bientôt au douzième mois de service actif. Miraculeusement préservé, jusqu'ici, par une volonté plus haute que la nôtre, le Pays est in- tact, mais la situation est grave. La France abattue, les troupes de l'axe sont maîtresses de la plus grande partie de l'Europe. Demain ce sera l'at- taque de l'Angleterre qui devra lutter jusqu'à la victoire ou à la cata- strophe. A notre frontière nord la Forêt-Noire est toujours fortement occu- pée. La presse allemande est particulièrement agressive à notre égard . . . En fait, comme les montagnards des Waldstätten il y a six cent cinquante ans, nous sommes aujourd'hui seuls, livrés à nous-mêmes. Nous n'avons plus qu'un voisin: l'axe. Désormais la position d'armée que nous avions créée, escomptant l'appui d'une puissance contre l'envahisseur, est trop étendue pour nos seules forces. J'ai, en conséquence, ramené le gros de l'armée dans un réduit national autour du Gothard pour défendre le passage des Alpes et y remplir notre mission historique, coûte que coûte. Mais comment tenir si l'on dit et répète: 'A quoi bon se défendre? Es nützt doch nichts! Quoi que nous fassions nous ne serions en mesure de résister que quelques jours!' Parler ainsi c'est faillir au devoir, c'est mé- connaître la force naturelle du Pays.' Notre situation intérieure n'est pas satisfaisante: incertitude, inquiétude, désarroi, guerre des nerfs. Le moral s'est relâché même dans certains cadres supérieurs. Ici et là on s'abandonne, on se répand en propos découragés. 'Je me séparerai sans hésitation de tous les officiers, quel que soit leur grade, qui se laisseront aller à des paroles défaitistes, faisant ainsi le jeu de la propagande d'intimidation étrangère ... Je reçois de nombreuses lettres de soldats démobilisés inquiets de la mentalité qu'ils trouvent dans certains milieux impressionnés par la pression économique et politique que nous subissons.' Et le Général lit quelques-unes de ces lettres. Elles montrent que trop de soldats ne comprennent pas l'utilité des efforts qu'on leur demande; qu'ils s'ennuient sous les drapeaux, loin de leurs familles et de leurs champs. Cette citation est tirée du communiqué «Un rapport d'armée au Riitli», cf. supra, note 7; Bonjour, op. cit., vol. IV, p. 148.L'une d'elles va jusqu'à dire: 'Le mécontentement est grand, le décourage- ment profond ... Ils sont trop les officiers qui se montrent brutaux, gros- siers, sans cœur, et qui manient leurs hommes comme si ceux-ci étaient des chiens. Ce n'est pas sans angoisse et sans appréhension que les patriotes voient l'avenir.' On se plaint des embusqués, de l'incompréhension de cer- tains civils pour le soldat. Et même ces mots: 'Le petit étalage de notre force est coûteux; il pourrait devenir une justification pour certaines puis- sances de faire changer l'état de choses chez nous.' Ayant ainsi montré que rien ne lui échappe de ce qui se dit tout bas ou tout haut dans le pays, le Général aboutit à des conclusions constructives: 'Devant les demandes justifiées de congé, les commandants d'unité doivent faire preuve de compréhension, dans les limites du possible. Il faut vivre près du soldat, partager ses soucis, l'aider quand il rentre dans la vie civile, fortifier son moral. Il faut que le peuple sache que les événements survenus à nos frontières ne sauraient rien changer à notre volonté de résistance. Of- ficiers, commandants de troupes qui partagez avec moi la responsabilité de la défense du Pays, il faut que non seulement vos subordonnés reconnais- sent en vous cette résolution, mais la Suisse entière, gouvernements, parle- mentaires, tous les citoyens à quelque parti, à quelque religion qu'ils ap- partiennent, vos femmes, vos enfants, doivent le savoir. Par votre attitude, par vos paroles, vous ferez rayonner autour de vous l'assurance que donnent cette volonté, cette conviction de résistance. Ainsi vous serez dignes des hommes et des moyens qui vous sont confiés.' Cette conclusion: 'La consigne, j'ai voulu vous la donner ici, au Rütli, à l'endroit même où nos ancêtres ont échangé le serment grâce auquel nous sommes aujourd'hui encore une nation libre, sur ce sol d'où monte l'appel de notre histoire . .. Votre présence en ce lieu sacré confirme ce serment avec solennité. J'ai tenu à vous réunir ici pour vous donner la consigne et la foi, pour vous par- ler les yeux dans les yeux, en camarade, en chef, en soldat.» Le témoignage du lieutenant-colonel Ernst Trachsel, commandant du régiment 11 Benjamin Vallotton, Cœur à Cœur. Le Peuple suisse et son Général. (Lausanne) Ed. de l'Eglise nationale vaudoise, (1950), pp. 69-73. Vallotton a rédigé ce livre à partir, notamment, de documents mis à sa disposition par Guisan et d'entretiens qu'il lui accorda en 1949. On aura observé que plusieurs passages de ce texte se terminent par des points de suspension. Vallotton aurait-il opéré un choix? Cela n'est pas exclu. «Sans tarder, je me suis mis au travail qui m'intéresse fort. La matière, certes, ne manque pas et la difficulté est de choisir le plus caractéristique» (AF, J I 127/103. Vallotton à Guisan, 5 janvier 1950). 10d'infanterie de montagne 15, mérite aussi d'être signalé: «Der General erläuterte vor allem die heutige politische und militärische Situation der Schweiz. Sodann erklärte er uns, warum der Stellungsbau an der Grenze abgebrochen und das Gros der Armee in die Voralpen mar- schiert sei. Die Gründe, die er nannte, sind absolut stichhaltig und hoffent- lich gelingt es, rechtzeitig alle nötigen Truppen und Material hinter die neue Stellung zu bringen. Von Entlassung ist keine Spur. Es wartet uns ei- ne neue Aufgabe. Alle Entlassungsgerüchte müssen unterdrückt und die Leute aufgeklärt werden.»12 Ce passage d'une lettre adressée au colonel Robert Jaquillard par le chef de l'état-major particulier de Guisan est également digne d'intérêt: «Je vous remercie d'autre part des observations que vous avez faites sur certains arguments propres à frapper nos soldats: démonstration de la qua- lité de notre matériel par rapport à certains matériels étrangers. J'en ai fait part au Général qui en a tiré parti dans l'allocution qu'il a adressée aux participants au rapport d'armée du Riitli.»13 De son côté, le brigadier Claude Du Pasquier nous apprend que Guisan n'a pas lu que des lettres de soldats, comme l'affirme Vallotton, mais aussi de civils: «II a lu quelques fragments de lettres reçues par lui dont la plus typique est le conseil d'un Suisse domicilié en Allemagne, affirmant que pour nous faire respecter le meilleur moyen est de nous montrer résolus à tenir.»14 Il aurait évoqué, par ailleurs, les causes de la défaite française. C'est du moins l'impression que l'on retire à la lecture de cette phrase écrite par Claude Du Pasquier après la cérémonie du 1er août 1940 organisée dans le cadre de sa brigade: «Puis j'ai parlé à la troupe pour combattre le défaitisme dans le sens indiqué par le Général: j'ai montré que l'armée française avait été battue 12 AF, 5790/130, No 10. Tagebuch. Stab Geb. Inf. Rgt. 15 (25 juillet 1940). 13 AF, E 5795/342. Bernard Barbey au colonel Jaquillard, 29 juillet 1940. 14 Journal de Claude Du Pasquier. 11par suite de sa panique plus que par suite de ses pertes et j'ai insisté sur les avantages que nous fournissait notre terrain.» Selon un autre participant au rapport d'armée, Guisan a également traité de la préparation militaire: «Le Général fut d'une émouvante franchise. Rien ne fut laissé dans l'ombre, des principes de notre Credo militaire au fléchissement du moral dû au poids d'un an de mobilisation, au sournois travail d'une propagande portée par le subit effondrement de la France.»16 Le Général s'est-il exprimé sur les institutions? La Lettre du Rütli adressée «A un soldat» et publiée dans la Tribune de Lausanne du 31 juillet 1940 ne laisse guère de doute à ce sujet: «Mon vieux camarade, nous avons puisé pour des milliards de secondes de réconfort dans ce contact avec le Rütli. Et si nous sommes prêts à nous rénover et à rénover les institutions de notre pays, il faudra pourtant que ces milliards de secondes s'écoulent avant que nous ne songions à lâcher la plus infime partie de notre vieille et chère et glorieuse liberté suisse.»17 La Lettre du Rütli précise que la consigne donnée par le Général aux partici- pants se résumait à ce mot: «tenir».18 Voilà les éléments du discours que les documents et les témoignages per- mettent de fixer à ce stade de la recherche. Ils révèlent un certain nombre de thèmes plus ou moins précisés, il est vrai, mais néanmoins reconnaissables: le Rütli et sa signification pour le peuple suisse, la situation en général et celle de 5 Id.- «Au Rütli, le Général a exprimé à ses officiers deux idées et sentiments essen- tiels, qui ont eu le retentissement voulu. Tout d'abord, l'affirmation de la résistance contre toute agression, puis l'expression de sa confiance absolue en la valeur du ter- rain et de l'armée» (Hugues Faesi, «Un entretien avec le Général Guisan». La Tribune de Genève, 4 février 1941). 16 Vallotton, op. cit., p. 73. 17 Cf. Tribune de Lausanne, 31 juillet 1940. Si la consigne passée par le Général fut comprise par tous les participants au rapport d'armée, d'aucuns eurent néanmoins le sentiment, après coup, que ce voyage au cœur du pays était superflu. «Wenige hatten den Appell nötig», déclara en 1961 le division- 12la Suisse en particulier en juillet 1940, la presse allemande et la Suisse, le ré- duit national, le défaitisme et ses causes, la résistance et les moyens de la dé- velopper, la valeur du terrain, la rénovation des institutions et la rénovation nationale, la préparation militaire et, enfin, la consigne. II. La source principale du discours: présentation et analyse Après avoir décidé de réunir au Rütli les commandants supérieurs de l'armée, Guisan demanda à l'un de ses proches collaborateurs de lui préparer un projet de discours. Ce collaborateur rédigea d'abord un texte d'une quinzaine de pages dactylographiées, puis un autre d'une dizaine de pages qu'il intercala dans le premier. Il remit le tout au Général qui en prit connaissance, biffa quelques passages et en précisa d'autres. En réalité, ce texte n'était pas entiè- rement rédigé, certaines phrases étant incomplètes. En outre, il était émaillé de mots isolés destinés sans doute à être développés par l'orateur; il renfer- mait aussi des expressions et des phrases en langue allemande. Bien que ce document ne soit pas exemplaire dans sa forme, les thèmes qu'il naire Ernst Uhlmann. Le commandant de corps Herbert Constam partageait cette opinion (cf. Markus Hohl, Der Rütlirapport. Seminararbeit. Berne, 1961, p. 21). Rai- sonner ainsi, n'était-ce pas se méprendre sur les intentions véritables du Général? En prenant le risque énorme d'organiser ce rassemblement en un lieu si facilement at- taquable et au temps, précisément, où «l'on parlait beaucoup, avec raison d'ailleurs, de la cinquième colonne» (AF, E 5795/181. Exposé de Guisan devant les Vieux-Zo- fingiens . . . ), le Commandant en chef ne.voulait-il pas d'abord et surtout mettre les officiers supérieurs de l'armée au contact de cette «terre sacrée», «inspiratrice», «symbolique» de notre indépendance nationale et, à travers eux, sensibiliser la troupe et le pays? Sans aucun doute. Autrement dit, le Général comptait autant sur le «lan- gage du paysage, du lieu, de la terre» que sur ses propres paroles pour donner force et volonté à l'armée de défendre en même temps que cette terre, l'idéal national (Staats- gedanke), pour redonner courage aux esprits «timorés» et défaitistes, pour freiner l'ardeur des Suisses germanophiles et aussi pour prouver à tous ceux qui doutaient de sa volonté de défendre «coûte que coûte» l'indépendance du pays, qu'ils se trom- paient lourdement.- Voir aussi: General Guisan, Rückblick auf den Aktivdienst. Aus meinen privaten Notizen. Imprimé, p. 12 (AF, E 5795/186). 13aborde ressentent cependant avec netteté: — Le Rütli, sa signification passée et présente — La situation extérieure — L'Allemagne et l'Angleterre — Les relations germano-suisses et italo-suisses — La situation intérieure — Au plan politique — Au plan militaire — La préparation morale — Volonté de résistance — Lutte contre le défaitisme — La préparation militaire — La consigne. Mais voici ce projet de discours: "Le Commandant en Chef de l'Armée Rapport d'Armée Au Rütli, 25 juillet 1940.19 MM. les Cdts. supérieurs de l'armée, 1. Si je vous ai réunis ici, sur la prairie du Rütli, sur ce coin de terre, berceau de notre Patrie, ce n'est pas pour vous adresser un discours patriotique. Le paysage parle suffisamment à notre cœur et à notre esprit. A ce lan- gage-là, je n'ai rien à ajouter. Mais j'ai tenu à vous réunir en ce lieu historique, terre symbolique de notre indépendance, pour vous mettre au courant de la situation et vous parler de soldat à soldat. Nous sommes à un tournant de notre existence. Il ne 19 AF, E 5795/173.- Abréviations figurant dans ce document: A: Armée; Bat: Bataillon; Br L: Brigade légère;Cdt: Commandant;C. F.:Conseil fédéral; Cp: Compagnie; D.C.A.: Défense contre avions ;Div. : Division ; Gfi : Gefreiter (Appointé) ; Gr :Groupe ; Kan : Kano- nier; Kp: Kompanie; Lst: Landsturm; Lw: Landwehr; Mitr: Mitrailleuse; Mun M: 14s'agit pas seulement d'un régime,20 mais de l'existence de la Suisse elle- même. Ici, nous, soldats de 1940, nous (nous) inspirerons des leçons et de l'esprit du passé pour envisager résolument le présent et l'avenir du Pays et de l'appel mystérieux qui monte de cette prairie. C'est en considérant l'avenir avec [courage et]21 lucidité que nous parerons à ces difficultés, toujours actuelles, que le Pacte de 1291 appelait déjà: «la malice des temps.» «Arglist der Zeit». Nous entrons bientôt dans notre douzième mois de service actif. Miraculeu- sement préservé jusqu'ici par une volonté plus haute que la nôtre, mais ser- vi et défendu par notre volonté et nos armes, notre Pays est intact.22 Mais la situation est grave. 2. Situation extérieure. Allemagne. Vous la connaissez.— Je la résume.— Par les victoires foudroyantes des armées allemandes en France, les Puissances de l'axe sont maîtres- ses de la situation. Demain, ce sera l'attaque de l'Angleterre. Celle-ci ne peut plus reculer sans abdiquer du même coup sa puissance impériale. Elle lutte aujourd'hui contre l'omnipotence hitlérienne comme jadis contre l'impérialisme napoléonien. Elle devra lutter jusqu'au bout, jusqu'à la victoire ou la catastrophe. [Et après ce sera nous, sous une forme ou sous une autre: exigences poli- tiques, pression économique et militaire. Munitions Magazin; Of: Officier; Op: Opération; Ter: Territorial; Trp: Troupe; W: West (Ouest). 20 Dans le communiqué «Un rapport d'armée au Riitli» la mention du «régime» poli- tique a disparu (cf. supra, p. 8). 21 Nous avons mis entre crochets les mots ou les passages du projet de discours biffés par le général Guisan et, entre parenthèses, en lettres italiques, des mots indispen- sables à la bonne compréhension du texte. 22 L'Ordre du jour du 28 juin 1940 disait déjà: «Si l'intégrité du sol national a pu être sauvegardée, c'est avant tout à la protection divine et à l'Armée que le Pays le doit» (AF, E 5795/170). 15Il y a quelques jours le Führer, répondant à des journalistes, disait avec un geste énergique: «Ne me parlez pas de la Suisse, son tour viendra!»]23 A notre frontière N le Schwarzwald est toujours fortement occupé, à l'W 5—6 Div., dont 3 de montagne. Derrière elles, 1 gr. d'armée avec 2 armées. La presse allemande est très agressive à notre égard, vu l'attitude de notre presse. Les avertissements ne lui ont cependant pas manqué. J'ai demandé la censure préalable de la presse, le C. F. ne me l'a pas accordée. J'ai de- mandé alors que la censure de la presse soit subordonnée au C. F., car il est paradoxal que l'armée soit chargée d'une censure qui est surtout d'ordre politique! [Cela aussi me fut refusé.]24 Of. sous les armes doit s'abstenir d'écrire.- Attendre.— Italie. Très bienveillante à notre égard. Fait tout ce qu'elle peut en notre fa- veur. [«Mais on ne peut pas toujours retenir le tigre» disait un diplomate, surtout quand sa proie l'excite. Et,]25 Pour comble, certains de nos jour- naux prennent à partie le fascisme et critiquent le seul pays qui nous té- moigne sa bienveillance et nous aide. Pis encore,un magistrat, Rob. Grimm, dans son inconscience, écrit une brochure «Die Arbeiterschaft in der Kriegszeit» ,26 qui contient une violente diatribe contre le fascisme et les dictatures. Pareille inconscience est incompréhensible et provoquera à 23 Cf. supra, note 21. 24 Id.- L'auteur du projet de discours fait allusion ici aux lettres (21, 26 juin et 4 juil- let 1940) adressées par Guisan au chef du Département militaire, Rudolf Minger, à l'intention du Conseil fédéral. Par ces lettres, le Général demandait la censure préventive de la presse. Le Conseil fédéral la refusa, tout en maintenant sa volonté de ne pas assumer la responsabilité de la division Presse et Radio.- Le contrôle de la presse passera au pouvoir civil le 1er janvier 1942 (cf. Bonjour, op. cit., vol. V, p. 180 ss.). 25 Cf. supra, note 21. 26 Voir infra, p. 42. 16Rome et à Berlin sûrement de violentes protestations, [et probablement une «scharfe Note» de ces gouvernements, qui ne voudront pas tolérer entre eux un pays aussi hostile à leurs régimes.]27 En résumé, comme les montagnards des Waldstätten il y a 650 ans, nous sommes, aujourd'hui, seuls, livrés à nous-mêmes!28 3. Situation intérieure. a) Politique. Incertitude, inquiétude, désarroi.— Guerre des nerfs.— Notre peuple cherche sa voie. Les événements de l'W, les rudes chocs subis par des nations beaucoup plus grandes créent le doute. Une grande partie de notre peuple ne comprend pas la gravité de la situation.29 Je reçois de nombreuses lettres de soldats démobilisés, inquiets de la men- talité défaitiste qu'ils trouvent dans certains milieux. Il faut tenir jusqu'à la paix! Ce qui se passe en Europe entraînera des répercussions pour notre pays, pour notre régime politique et peut-être une modification de notre Consti- tution (Bundesverfassung).30 Nous devons évoluer pour nous adapter aux conditions de l'Europe nouvelle. Mais cette évolution doit se faire par nous-mêmes et sans copier l'étranger.31 Je suis convaincu que le sens des 27 Cf. supra, note 21.- Concernant les notes allemande et italienne,voir infra, p. 44. 28 Cette idée figurait déjà dans l'Ordre du jour du 3 juin 1940 (AF, E 5795/170). 29 L'auteur du projet de discours reproduit ici, presque textuellement, une phrase d'un article intitulé «Démobilisation» paru dans la Tribune de Lausanne du 5 juillet 1940 et signé B., collaborateur militaire de la Presse Suisse Moyenne (P. S. M.): «Une partie de notre peuple ne comprend pas toujours la gravité de la situation». 30 Voir infra, pp. 45, 46. Id., p. 46, 47. Cette phrase du projet et les deux qui la précèdent, sont inspirées elles aussi par l'article du collaborateur militaire de la P. S. M. (cf. supra, note 29): «Ce qui se passe en Europe entraînera certainement des répercussions, probablement profondes, dans notre pays. [. . .] nous évoluerons pour nous adapter aux conditions de l'Europe nouvelle. Mais cette évolution, nous voulons la régler nous-mêmes». 17anciens partis (Parteistandpunkte) a vécu (bien que la dernière élection au C. F. me contredise!). Il ne s'agit plus de se disputer un fauteuil; seul l'intérêt supérieur du pays entre en ligne de compte.32 Rester fidèles à nous-mêmes.33 Pour cela il faut une rénovation nationale. Elle peut être conforme à nos traditions.34 La Suisse veut vivre sa propre vie. Mais nous sommes en présence de deux dangers qu'il faut éviter: l'intervention étran- gère et les troubles sociaux. Il faut empêcher l'un et l'autre: — le premier, par une volonté farouche de défendre notre indépendance; — par la création de travaux d'envergure (corrections fluviales, routes, développement de l'électricité pour remplacer le combustible étran- ger, etc.); — event, par le système corporatif.35 Actuellement pression économique et politique. b) Militaire. La situation internationale s'est totalement transformée. Nous n'avons plus qu'un voisin: l'axe. Il ne s'agit donc plus de neutralité, mais bien d'indépendance.36 32 Voir infra p. 47. L'Appel du Mouvement national suisse au peuple suisse,de juillet 1940, utilisait un vocabulaire très semblable: «[...] nous assistons de nouveau aux mar- chandages indécents des partis politiques qui se disputent un fauteuil. [...]. Ce ne sont pas les intérêts des coteries politiques, des forces occultes ou des groupements particuliers, mais uniquement l'intérêt supérieur du pays qui doit dicter l'accepta- tion d'une telle responsabilité» (AF, E 5795/175). 33 Pour la source, voir infra, p. 48. Cette idée est aussi exprimée dans une lettre circulaire du 17 juillet 1940 adressée au Général par l'Union nationale (AF, E 5795/175). 35 Voir infra, p. 49.-«Des travaux d'envergure doivent être entrepris sans délais», disait aussi le Manifeste de l'Union nationale (Genève, 16 juillet 1940): «Exemple: Le ca- nal du Rhône au Rhin avec l'aménagement des ports de Genève, Lausanne et Neu- châtel. Le développement de l'emploi de l'électricité pour remplacer les combus- tibles importés de l'étranger. [...]. Le Conseil fédéral [ . . . ] organise et prépare l'économie corporative» (AF, E 5795/175). 36 L'auteur du projet de discours reprend ici des paroles prononcées par Guisan le 8 juillet 1940 à l'occasion de l'anniversaire de la bataille de Sempach: «Heute geht es nicht mehr um unsere Neutralität, sondern um die Unabhängigkeit unseres Lan- des» (AF, E 5795/175). 18Le dispositif de l'Armée a dû être modifié. La position d'armée que nous avions créée en escomptant l'appui du voisin contre l'envahisseur est trop étendue pour nos seules forces. J'ai en conséquence ramené le gros de l'armée dans un réduit national autour du Gotthard pour défendre les pas- sages des Alpes et y remplir notre mission historique, coûte que coûte.37 La position d'armée n'est pas inutile. Elle nous sert de position avancée et donnera le temps aux trp. démobilisées de remobiliser. Notre seule sauve- garde est notre volonté de nous défendre jusqu'au bout. Il est vivement à désirer que nos ministres à l'étranger insistent sur ce point et que, d'autre part, dans notre peuple, le «à quoi bon se défendre» «es nützt doch nichts» disparaisse! Hélas, un revirement n'est que trop nécessaire. Et il faut que les parlementaires donnent l'exemple et cessent de nous harceler de demandes de licenciement! J'ai fait l'impossible, [même plus que les garanties de sécurité ne l'autoriseraient],38 en licenciant les trp. ter. et de Lw., ainsi que les Br. L. J'irai même plus loin dès que le réduit national aura été organisé et préparé. Je prévois de licencier à tour de rôle 2-3 divisions pour 2—3 mois. Les Div. qui resteront sur pied seront alors à effectifs pleins, ce qui facilitera grandement l'instruction. Les congés en %de l'ef- fectif ont fait leur preuve et ont rendu de grands services à notre économie nationale, il le fallait. C'était au détriment de l'instruction, je le sais. C'est sur celle-ci que nous mettrons désormais l'accent. Préparation morale. On ne se rend pas assez compte ds. le pays de la gravité 7 Cet alinéa résume le début de la lettre adressée par le Général à Minger le 12 juillet 1940 aux termes de laquelle il l'informait du nouveau dispositif d'armée. Le chef de son état-major particulier, Bernard Barbey, avait participé à la rédaction de cette lettre (AF, E 5795/153; voir aussi le Rapport du général Ouisan à l'Assemblée fédérale... pp. 36, 37). 38 Cf. supra, note 21.- Déjà en septembre 1939, Guisan avait déclaré que l'économie du pays le préoccupait autant que les opérations «et j'ai l'impression de faire tout autant le métier d'un Président de la Confédération que d'un Général [...]» (AF, E 5795/84. Guisan à Henry Vallotton, 26 septembre 1939).- «Je connais [ . . . ] les besoins de l'agriculture et j'en ai toujours tenu compte, dans une large mesure [...]» (Id. No 85. Guisan à Henry Vallotton, 12 juillet 1940).- Le collaborateur militaire de la P. S. M. s'inquiétait lui aussi de l'attitude des parlementaires: «Nos parlementaires feront bien, eux aussi, de donner l'exemple, en ne proposant plus pour la simple satisfaction de leurs électeurs, des mises en congé, des facilités de tous ordres qui finiront par compromettre la défense du pays» (cf. supra, note 29). 19de la situation. L'armistice n'est pas la paix,39 ce n'est qu'un épisode de la guerre. L'Armée tout entière doit pouvoir se retrouver sur pied, comme au 2 septembre 1939, comme au 11 mai dernier, pour accomplir sa mission d'hier, d'aujourd'hui et de demain. Chacun de vous, officiers mobilisés, en congé ou mis de piquet, vous devez être en mesure, dans le plus court délai, de gagner votre poste de combat. Vous devez être prêts à tout instant.40 Votre devoir, c'est de vous y préparer et de faire comprendre cela autour de vous. Impressionnés par les récits que nous rapportent les témoins des batailles livrées à l'étranger, beaucoup se demandent: «A quoi bon résister?» et ils concluent: «Quoi que nous fassions, nous ne serons pas en mesure de nous défendre!» Raisonner ainsi, c'est faillir au devoir, c'est méconnaître notre raison d'être. C'est méconnaître la force naturelle du Pays,41 la possibilité de résistance incomparable que nous offrent notre terrain boisé, accidenté, riche en obstacles et en couverts, notre réduit national en particulier.42 Le seul moyen d'être respecté, c'est d'affirmer notre volonté de nous dé- fendre jusqu'au bout et de vendre chèrement notre peau. Voilà ce que 39 «L'armistice n'est pas la paix», avait déjà déclaré Guisan dans son Ordre d'Armée du 2 juillet 1940 (AF, E 5795/170) et avant lui le Président de la Confédération dans son discours à la radio du 25 juin 1940: «Nous laisser aller à des illusions d'in- souciant bonheur serait dangereux [...]. Qui dit armistice, ne dit pas encore paix et notre continent reste en état d'alerte» (cf. Bonjour, op. cit., vol. IV, p. 109). Dans l'Ordre du jour du 28 juin 1940, Guisan s'exprimait dans ce sens (AF, E 5795/ 170). Le Général a ajouté dans la marge les mots «qu'on nous envie». 2 Les deux alinéas qui précèdent reprennent presque mot à mot un passage du message adressé par Guisan aux gymnastes à l'occasion de la Fête nationale de 1940. Ce document est daté du 20 juillet 1940. Ce texte sera aussi reproduit dans le message du Général aux Soldats suisses, du 1« août 1940 (AF, E 5795/170). 20notre peuple doit comprendre, ce qui fera hésiter notre adversaire éven- tuel. Car il sait bien que si nous étions attaqués, nous détruirions nos tun- nels le Gotthard et le Simplon, et pour longtemps. Et ce Gotthard, ils en ont besoin!43 Et qu'en est-il chez nos soldats? D m'est revenu de divers côtés qu'un cer- tain fléchissement s'est manifesté. Certes, il est juste de considérer à sa valeur la puissance de l'agression qui pourrait être déclenchée contre nous. Mais cette considération devient dangereuse sitôt qu'elle diminue la volonté de résistance. Or, au cours de ces derniers mois, et plus encore depuis l'armistice, non seulement dans la troupe, mais dans les cadres et chez certains cadres su- périeurs, le moral s'est relâché. D'aucuns ont même été jusqu'à exprimer en public le peu de foi qu'ils ont dans notre capacité de résistance. Je le dis bien haut, afin que chacun l'entende aujourd'hui, sur cette prai- rie du Rütli: de tels propos sont des crimes. Vous n'avez pas le droit de les prononcer, vis-à-vis de vous-même, de vos subordonnés, du Pays! Ces sentiments et ces propos ne sont pas dignes d'un chef. Vous ne devez rien faire qui risque d'ébranler la confiance des chefs et des soldats à qui vous confiez une mission, à qui vous donnez des ordres, de qui vous exi- gez le sacrifice suprême. Au contraire, vous devez saisir toute occasion de les confirmer dans leur tâche, de leur faire un moral de «soldats», et pas seulement un moral de «mobilisés». Je me séparerai sans hésitation désormais, de tous les officiers, quel que soit leur grade, qui se laisseront aller à des propos défaitistes, faisant ainsi le jeu de la propagande étrangère d'intimidation. Il y a, en effet, deux formes de défaitisme: 1. celui qui vise ouvertement à saper la force de résistance, et qui est le fait de nos ennemis, extérieurs ou Guisan a écrit en regard de «nos tunnels le Gotthard et le Simplon» les mots «les passages des Alpes».- Les considérations figurant dans cet alinéa, le Général les avait déjà exprimées dans sa lettre à Minger du 12 juillet 1940 (cf. Rapport du gé- néral Guisan à l'Assemblée fédérale ... , p. 37). 21intérieurs; 2. celui qui s'exprime par cette question: «A quoi bon nous dé- fendre? Nous avons beau faire: nous ne tiendrons pas plus de quelques jours.» Cette allégation est fausse et, si nous le voulons, nous pouvons offrir une résistance qui soit efficace, digne du pays et de nos traditions. Ensuite, j'affirme que même si notre défense devait être désespérée, elle se tradui- rait par un sacrifice qui, [un jour ou l'autre,]44 s'avérerait plus tard comme un succès. Si je l'affirme ici, c'est afin qu'on l'entende à l'intérieur du pays, comme au-delà de nos frontières. Extrait de quelques lettres: Une personnalité allemande, amie de notre Pays, et bien au courant de ce qui se dit à Berlin, énumérait les raisons qui nous ont épargné l'occupation allemande envisagée (succès de l'aile droite, crainte de la destruction des tunnels du Gotthard et du Simplon) exprimait ses doutes que notre pays sache se soustraire à une domination défait de l'Allemagne. Son interlocu- teur suisse lui répondit que l'armée saura défendre la liberté du pays: «Si vous êtes vraiment décidés à le faire même au prix des sacrifices les plus lourds et les plus sanglants, ce sera votre salut!»45 D'une lettre de Suisse allemande: «Der Geist in Armee und Volk ist zurzeit gefährdet. Im Volk hört man überall, offen oder verdeckt, die Meinung, ein militärischer Widerstand sei nunmehr überhaupt nutzlos und komme nicht in Betracht! Die aus der Armee entlassenen Soldaten waren von der eingangs geschil- derten Stimmung nicht eingekränkelt. Nun beginnt aber die stark defai- tistisch eingestellte Stimmung des Volkes auch auf die demobilisierten Soldaten einzuwirken. Will man dem Uebel begegnen, dann muss vor al- lem die Stimmung in der Armee gesund und kräftig erhalten bleiben. Es 44 Cf. supra, note 21. K Voir infra, p. 47. 22muss aber auch auf die Volksstimmung eingewirkt werden.»46 Lire lettres de soldats qui suivent. Von einem Gefreiten: Bern, den 18. Juli 1940. Herrn General H. Guisan, Feldpost Hochverehrter Herr General, Als Angehöriger eines (Stadt-Bernischen) Ter. Bat., das am 6. Juli 1940 auf Pikett entlassen wurde, habe ich Erfahrungen gesammelt, die jeden guten Schweizer bedrücken. Wenn beim Einrücken zur H.ten Mobilmachung noch über 95 % der Mannschaft den Willen hatten, sich auf alle Fälle ge- gen jeden Angreifer zur Wehr zu setzen, so hat sich dies seit der Kapitula- tion von Frankreich so erschreckend stark geändert, dass an dieser Angele- genheit nicht ohne grosse Besorgnis vorbeigesehen werden darf. Wir haben uns grosse Mühe gegeben, unsere Kameraden zu überzeugen, dass sowohl das Gelände als auch die Verteidigungsmittel und vor allem die Tüchtigkeit und Schiessfertigkeit des einzelnen Mannes in der Schweiz ganz andere seien als bei den bis heute von Deutschland eroberten Ländern. Leider blieb bisher in vielen Fällen der Erfolg unserer Ermahnungen und Vorbe- halte aus. Gelegentliche Anfragen bei Auszügern über ihre bisherige Dienst- tätigkeit und kleinliche Begebenheiten im Regiment haben diese Stimmung noch verstärkt. Erkundigungen bei Kameraden anderer Ter.Kp. ergeben durchwegs das gleiche Bild. Schätzungsweise 50 % des Mannschaftsbe- standes sind der Ansicht, dass eine Verteidigung unseres Territoriums nutzlos sei. Diese Einstellung ist aber für unser Land ausserordentlich ge- fährlich und sollte mit allen Mitteln bekämpft werden. Daher nehme ich mir die Freiheit, Ihnen, hochgeachteter Herr General, den nachstehenden Vorschlag zu unterbreiten. 46 Les pages dactylographiées du projet de discours sont numérotées de 1 à 15. Ce- pendant, entre les pages 8 et 9 sont intercalées les pages 8a à 8^ (adjonction dont il est fait mention ci-dessus, p. 13). 23Die meisten Ter. Kp. haben nach der Entlassung, im Zivilleben, monatlich oder vierteljährlich Zusammenkünfte. Ein Armeefilm der nur für die Wehr- männer bestimmt ist, würde an diesen Abenden gewiss seinen Zweck erfül- len. Besonders wenn es möglich wäre, die neuen Kampfmethoden der Schweizerarmee und die mannigfaltigen Verteidigungsmöglichkeiten im Lichtbild zu zeigen. Der Verteidigungswille würde bei der grossen Mehr- zahl wieder wach werden. Die anschliessenden Diskussionen könnten durch die Kp. Kdt. oder durch die Vorführenden auf eine gewollte Bahn geleitet werden, allwo es dann ein leichtes Ziel wäre, allfällige Zweifler noch zu be- kehren. [Entschuldigen Sie bitte, hochgeachteter Herr General, wenn ich Ihre kostbare Zeit in Anspruch genommen habe. Diese Materie scheint mir aber von grosser Wichtigkeit für unser Vaterland zu sein. Einzig aus die- ser Sorge hinaus habe ich mir erlaubt, Ihnen diese Gedanken zu unterbrei- ten. Für eine allfällige Mithilfe stelle ich mich jederzeit gerne zur Verfü- gung. Mit vollkommener Hochachtung Gfr. Wey August Ter. Kp. III/150 [Anonyme]** Genève 22. 7. 1940. Die Bündner Bataillone 92, 93 und 91 haben zu viel ununterbrochenen Dienst, alle Soldaten haben über Kopf und Hals genug Dienst, sie wissen nicht, warum gerade sie immer herhalten müssen und nicht gerade die Tes- siner, Zürcher oder Westschweizer, die viel weniger herhalten müssen. Sie wissen nicht mehr warum sie im Dienst sein müssen, die vielen abgelegenen Berge, Wälder, leere Hôtels und die Misthaufen könnten auch einmal von einer andern Truppe bewacht werden. Wenn auf einer Seite immer über den sprühenden Schweizergeist viel Papier verwendet wird, so unterlässt 47 Cf. supra, note 21. 48 Id. 24man auf der andern Seite, sicher eine Gesamtrechenschaft über das Moral der Truppe zu verschaffen! Die sonst guten Bündnertruppen haben jetzt einfach mehr als genug Dienst, das äussert sich jeden Tag in jeder Kom- pagnie; es soll Kompagnien geben, die bis 90 % Urlaubsgesuche aufwei- sen, trotzdem es Hauptleute gibt, welche zum Voraus alle Gesuche dem Pa- pierkorb zuweisen. Was müssen so diese armen Soldaten leiden! Sie haben auch Familien, sie möchten wieder einmal Hundert Franken verdienen und dies Viele, trotzdem ihr Geschäft oft keine Urlaubsgesuche an die «richti- ge» Quelle richtet. [Anonyme]49 20. 7. 40. Warum wurden Einheiten mit Dank, Musik, Fahnen etc. entlassen und an- dere mit ebensovielen Diensttagen nicht?50 Auch von diesen Benachteilig- ten haben sich die Frauen und Kinder zu Hause aufgeopfert all die vielen Monate seit Kriegsausbruch. Haben sich eingeschränkt aufs Aeusserste, weil der Ernährer fehlt. Und nun diese Enttäuschung. Immer muss ich den- ken: Warum diese Ungleichheit? [Anonyme]sl 22. 7. 40. Infolge Todesfall in meiner Familie musste ich in meine ehemalige Heimat reisen.52 Mit Entsetzen musste ich nun dort hören und lesen, wie man über die Schweiz spricht und denkt. Die Jugend singt gemeine Spottlieder, man verlacht alles, die Verteidigungsmassnahmen, die Demobilmachung, man lacht über die sorglosen Schweizer, die da glauben,dass ihnen nichts mehr geschehe und sich nun in Sicherheit wähnen. 49 Id. 50 Dans la marge, Guisan a écrit: «keine A. Bat. entlassen, nur beurlaubt.» 51 Ci. supra, note 21. En regard de cette phrase, Guisan a écrit: «Deutschland». 25Sehr geehrter Herr General, tieferschüttert über das Gehörte, habe ich kei- ne ruhige Stunde mehr, ich habe den schwersten Kampf ausgefochten; denn ich bin mir wohl bewusst, was ich begehe; aber ich fühle mich der Schweiz so sehr verbunden, dass ich nicht anders handeln kann. Ich möch- te jedem Schweizer zurufen, seid auf der Hut, seid doppelt wachsam jetzt; denn die Schweiz ist mehr denn je in grosser Gefahr! [Anonyme]53 im Feld - 22. 7. 40. Im Namen der Lst. Kan. Kp. kommen wir auch als Schweizer-Soldaten mit der höflichen Frage und Bitte an Sie, ob unsere Komp. jetzt allein die Dum- men sein müssen, als 4wöchigen Ablösungsdienst. Da es noch junge Leute hat, die noch fast keinen Dienst haben, immer zu Hause sein können, und wir alten bald 50jährig, hätten bald Dienst genug; wenn wir sehen, dass die Herren Kommandanten dann aus uns nur mit Drill und Fuxen noch 20jäh- rig machen wollen, das natürlich bei uns Alten kein Anklang mehr findet, sondern uns nur den Dienst versauert. Wir sind im Ernstfall Arbeitstruppen für Munition verladen, und für das Vaterland stehen wir Alten im Ernst- fall ein! Aber natürlich sollte man im Mun.M. 5 eine andere Ordnung ha- ben, es sind hier viel zu viel Offiziere zum Kommandieren, die gar nichts verstehen von dieser Sache. Wir haben schon manchen Wagen eingeladen und anderntags mussten wir diesen wieder ausladen, weil falsch. {Anonyme - Luzern 14. 7. 40.]54 Leider finde ich mich verpflichtet, Ihnen folgende Mitteilung zu machen. Wie Sie leider selber zugeben müssen, ist der grösste Teil, der (?) Div. noch nie abgelöst worden und die meisten haben nur wenig oder nur sehr kurze Zeit Urlaub erhalten. Wir Soldaten wissen nur zu gut, dass Herr Oberst- div. (?) Ihnen die (?) Div. immer und immer wieder zur Verfügung stellt. Wir können aber nicht begreifen, dass Sie (als General, für den wir Solda- ten durchs Feuer gehen würden) einem Antimilitaristen-Züchter wie Herr Oberstdiv. (?) ist, Folge leisten, denn wenn Sie wüssten, welch ein Moral unter diesen Soldaten herrscht, so würden Sie sicher eine baldige Ablösung 53 Cf. supra, note 21. 54 Id. 26für die (?) Div. veranlassen. Ich sage Ihnen aufrichtig, dass ich schon ein Plan für die Beseitigung verschiedener Offiziere gemacht habe, wenn nicht bald eine Ablösung zu Stande kommt. Ich und einige Kameraden sind uns wohl bewusst, dass wir unser Leben auch opfern müssen, aber wir verlieren ja nicht mehr viel bei diesen Verhältnissen. Kantonales Arbeitsamt, Bern an Herrn Oberst Bertschinger, Bern, 10. 7. 40. Nach der Aussage des Genannten55 soll ein Regimentsbefehl bestehen, wo- nach in den Kompagnien die Soldaten öffentlich auszuscheiden sind: 1. sehr gute Soldaten 2. mittelmässige Soldaten 3. schlechte Soldaten. In der Kp. H/151 wurde diese Ausscheidung anlässlich eines Hauptverlesens durchgeführt. Das hat äusserst grossen Unwillen hervorgerufen. Durch die- se öffentliche Klassierung von Familienvätern, die schon die zweite Grenz- besetzung mitgemacht haben, ist man nach meinem Dafürhalten zu weit gegangen. Oberst Bertschinger, Oberwil-Pfäffikon, an den Generaladjutanten der Armee. 17. 7.40. Es ist selbstverständlich, dass für jeden Soldaten eine Qualifikation festge- legt wird, doch dürfte der Unwille der Truppe über deren öffentliche Be- kanntgabe verständlich und auch berechtigt sein. Die Mitteilung der Qua- lifikation hätte in gleicher Weise erfolgen können wie beim Kader. Es scheint mir wichtig, dass das Armeekommando über die Stimmung in der Truppe informiert ist und ich möchte deshalb noch beifügen, dass ich seit dem 4. Juli 1940 von den verschiedensten Seiten her erfahren habe, dass die Stimmung bei den noch im Dienste stehenden Truppen bei sehr vielen Einheiten zufolge von Dienstmüdigkeit oder anderweitiger Ursachen nicht gut ist. Die grosse Zahl solcher Mitteilungen, wie sie mir zugekom- men sind, lassen erkennen, dass es sich nicht um Einzelfälle handelt, und Entre les mots «des Genannten» et «soll», le Général a écrit «Es». 27ich möchte diese Gelegenheit benützen, Sie daraufhinzuweisen und Sie zu ersuchen, der Behebung dieser Misstimmungen Beachtung zu schenken, da die Schlagkraft der Armee und die Einsatzbereitschaft der Truppe darun- ter leidet. Ein Feldprediger schreibt: Die Besuche bei der Truppe und die dabei vorgebrachten Anliegen der Sol- daten lassen steigende Schwierigkeiten erkennen, die der Soldat vor allem zu Hause zu überwinden hat und die trotz der zahlreich gewährten Urlaube nicht behoben werden können. Unsere mobilisierten Wehrmänner wollen nur schwer einsehen, warum sie noch unter den Waffen stehen sollen. Sie kommen sich gegenwärtig über- flüssig vor. Jetzt «da an unseren Grenzen der Krieg beendet ist, sollte man uns nach Hause entlassen». Es ist gar nicht leicht ihnen beizubringen, dass unsere Heimat immer noch in Gefahr schwebt. Ganz allgemein halten sie eine unmittelbare Kriegsgefahr vorläufig für uns für ausgeschlossen. Das be- dingt einen fühlbaren Wechsel in ihrer geistigen Verfassung, eine Herab- setzung des Kampfgeistes und scheinbare Verminderung des Wehrwillens. Diesem Zustand muss mit Takt und psychologischem Verständnis entgeg- net werden. Zu warnen ist vor jeder Oberflächlichkeit, die keine Gefahr mehr sieht. Der Feldprediger kann hier durch persönlichen Kontakt und durch ein gutes Wort der Aufmunterung vieles erreichen. Nicht wenige unserer Soldaten fielen durch die letzten Zeitereignisse in einen defaitistischen Zustand, den sie in ihren Gesprächen mit Kameraden und Zivilpersonen weiterverbreiteten. Sie mussten offen und energisch aufgerüttelt werden. Ausgezeichnet wirkten hier die Wehrbriefe der Sek- tion Heer und Haus unserer Generaladjutantur. An diesem Defaitismus trägt wohl auch unsere Presse einen Teil der Schuld, die von einem Tag auf den andern sicher nicht nur aus nicht zu tadelnden Notwendigkeiten der Diplomatie, sondern auch offensichtlich aus Gründen der Furcht ihre grundsätzliche Einstellung vollständig änderte. Unsere Soldaten wollen die «Spitzen» ihres Landes nicht als Windfahnen sehen. Unzufriedenheit unter den Soldaten ist oft weniger auf schlechte Beein- flussung von Seiten der Kameraden als auf eine solche von zuhause zu- rückzuführen. Besonders städtische Gegenden scheinen den geistigen Er- 28fordemissen der Grenzbesetzung recht wenig Verständnis entgegenzu- bringen. Der Wehrmann ist meist nachsichtig und milde in der Beurteilung des mo- ralischen Verhaltens seiner Kameraden aber sehr streng in seinem Urteil Vorgesetzten gegenüber, die sich betrinken oder ein moralisch schlech- tes Beispiel geben. Es ist sowohl bei den Soldaten wie auch bei den Offizieren — wir Feldpre- diger nicht ausgenommen — eine gewisse Dienstmüdigkeit festzustellen, was uns nach den langen Dienstmonaten nichts au sserge wohnliche s zu sein scheint. Lettre [anonyme]56 consignée à BadRagaz 12. 7. 40. 1800 Une grande partie de nos militaires a été licenciée. Parmi ces hommes rendus à la vie civile, le souvenir de ces mois passés en service actif laisse dans le cœur de beaucoup d'entre eux des traces d'amertume et de ré- volte. En général, on loue la nourriture qui fut presque toujours excel- lente et abondante. Mais le mécontentement est grand et le décourage- ment profond en ce qui concerne le traitement subi de la part de leurs chefs. Très nombreux sont les officiers qui sont grossiers, brutaux, sans cœur et qui manient leurs hommes (comme) si ceux-ci étaient des chiens. Par-ci, par-là, on entend dire que la situation interne de notre pays est beaucoup plus grave qu'elle ne l'était lors de la grève générale en 1918. Tous les mécontents, et ils sont nombreux, se jettent dans les bras du so- cialisme, où ça fermente fort. Ce n'est pas sans angoisse et sans appréhen- sion que les vrais patriotes voient l'avenir. Lettre consignée à Lausanne et adressée à un Cdt. de Cp. en date du 17. 7. 40. Je crois que si le militaire en a assez du service, cela ne vient pas des chefs mais en grande partie des civils, des embusqués surtout. Moi-même, j'en ai des crève-cœur tous les jours. On est si peu compréhensif vis-à-vis du soldat. On trouve naturel qu'il ne touche que Fr. 6.25 par jour. On trouve 56 Cf. supra, note 21. 29tout naturel aussi que ceux qui les remplacent travaillent jour et nuit et se fassent des paies de Fr. 170.- par semaine. Mais les patrons refuseront à un soldat une lettre lui permettant d'obtenir plus facilement un congé. Il y a bientôt deux mois que nous avons rempli des formulaires pour les loyers, on n'a pas encore de réponse. La semaine dernière, nous avons dû suspendre notre assurance-vie, le Don National n'ayant pas pu tenir sa promesse de nous aider à payer nos primes. Le soldat doit faire tous les sacrifices moraux et financiers et ne reçoit rien en récompense sinon les critiques de ceux de l'arrière. Lettre [anonyme]*1 du 19. 7. 40 sans indication de provenance. D'autant plus que nous nous rendons parfaitement compte que notre maintien sous les armes ne saurait changer la situation de notre pays par rapport à nos voisins. Au contraire, ce petit étalage de notre force est coûteux et pourrait devenir une justification pour certaines puissances de faire changer l'état de choses chez nous. Et maintenant quelques remarques concernant le contenu de ces lettres et l'esprit qu'elles dénotent: 1. Ces lettres sont le fait, d'une part, de préoccupations nationales, d'autre part, de préoccupations matérielles et dénotent deux conceptions: 1. une conception de liberté, de devoir, d'honneur et de travail; 2. une conception matérialiste de vie facile, certain défaitisme, l'«à quoi bon!».58 La première est celle qu'il faut développer en luttant contre la propa- gande défaitiste par une propagande nationale:59 par la parole, la presse, 57 Id. 58 Ces remarques ont sans doute été inspirées par ce passage d'une conférence pronon- cée en juin 1940 par le major EMG Robert Frick: «Nous avons à choisir entre deux conceptions: d'un côté celle de la vie facile, issue d'une conception matérialiste; d'autre part, les notions de liberté, de devoir et d'honneur». 59 Le Général reviendra sur cette idée de «propagande nationale» dans deux lettres 30la radio, le cinéma, formules bien choisies, images frappantes. Exemples:— A nos soldats, impressionnés par les victoires allemandes: leur démontrer la qualité du matériel suisse. Casque, chaussures; — masque français pas im- perméable.60 Terrain: la Suisse n'est ni les Flandres, ni la France. Volonté de résistance à outrance: aucune arme ne peut en avoir raison. Abwehrwille bis zum Aeussersten; Wehrwille sehr scharf in die Hände nehmen. Esprit combatif de St-Jacques (à 30 contre un), Morat, Ma- rignan, Gardes suisses aux Tuileries le 10 août. Défense spirituelle du Pays.61 Le communisme est donc à l'œuvre, on vient de le voir.62 La Russie s'agrandit. On attend du Conseil Fédéral l'interdiction du parti commu- niste. Ses journaux le sont déjà, («Travail» et «Freiheit») parce que aux ordres de Moscou, ce qui est prouvé. Instructions de Moscou aux commu- nistes suisses nous sont connues. Strömungen von rechts und links, neue Liga! Maintenir le moral et éviter le mécontentement doit être la préoccupation de chaque commandant, car l'armée pourrait aussi bien être appelée à remplir sa seconde mission: maintenir l'ordre à l'intérieur contre les fau- qu'il adressera au chef du Département fédéral de l'intérieur, Philipp Etter, les 6 janvier et 13 février 1941 (AF, E 5795/125). Dans la pensée de Guisan, l'effort déployé par l'équipe d'officiers chargés de conférences et par la section Armée et Foyer en vue de maintenir le moral de l'Armée et de l'arrière, «aurait été plus fruc- tueux s'il avait pu s'intégrer dans un système d'envergure, de caractère national, créé par le pouvoir civil» (Id. No 201). 60 Pour la source, voir supra, p. 11. L'Ordre d'armée du 3 juin 1940 s'exprimait déjà sur la configuration de notre ter- rain et sur ses avantages. Il faisait aussi mention des «héros de St-Jacques sur la Birse» (AF, E 5795/170). 62 En regard de cette phrase, Guisan a écrit: «voir deux pages plus loin». Aux pages 8^ et 8* du projet de discours figure un texte intitulé Die roten Feinde. 31teurs de troubles. Des troubles à l'intérieur, cela veut dire: intervention étrangère. Die Armee ist die einzige Stütze.63 2. Congés.. Respecter strictement les ordres concernant les congés. Les commandants d'unité doivent faire preuve de compréhension. Les congés sont nécessaires à l'économie nationale. Un congé donné tardivement à un étudiant l'oblige à renvoyer ses examens. Aujourd'hui nous nous trouvons en face de grosses difficultés dans le do- maine économique. Il faut nous rendre le plus possible indépendants. Nous ne voulons pas «eingesackt»64 werden, ni être mangés par morceaux. Nous sommes d'accord de discuter, bereit zu verhandeln, mais jusqu'à une cer- taine limite!65 Résolution des délégués des sous-officiers: «rester libres ou mourir pour notre liberté; plutôt être pauvre que vassal».66 63 L'auteur du projet de discours reprend ici l'idée que Pilet-Golaz avait exprimée le 1er juillet 1940 lors de la conférence qui avait réuni à son domicile les conseillers fédéraux (à l'exception d'Obrecht, malade), le Général Guisan, le colonel EMG Paul Logoz et le major Barbey. L'entretien avait porté sur la note que le Conseil fédéral devait remettre le même jour au ministre d'Allemagne à Berne, suite aux incidents aériens et aux protestations allemandes. Au cours de cette conférence, dont le pro- cès-verbal a été tenu par Barbey, Pilet-Golaz avait notamment déclaré: «Nous avons trop besoin de l'Armée, bientôt peut-être, non seulement pour lutter contre un dan- ger extérieur, mais aussi pour parer à un danger intérieur. Le chômage va se présenter comme un problème redoutable, qui pourrait engendrer des troubles» (cf. Oscar Gauye, Le Général Guisan et la diplomatie suisse, 1940-1941, in Etudes et Sour- ces. Berne, Archives fédérales, 4, 1978, p. 32). II s'agit d'une expression utilisée par Hans Sigismund von Bibra, conseiller de légation et chef nominal de la NSDAP en Suisse, lors d'un entretien avec le directeur de la suc- cursale de la Banque nationale à Lugano, Raim. Rossi: «In 6 Monaten hätten wir sie eingesackt». Cette information, Rossi l'a donnée à Guisan le 23 juillet 1940 (AF, E 5795/85. Guisan: Notes manuscrites). Le 23 juillet 1940 également, le conseiller national bernois Max Gafner avait déjà uti- lisé ces termes pour montrer à Guisan que la Suisse ne devait pas céder, même si elle avait des difficultés dans le domaine économique: «N(ou)s ne voulons pas être mangés par morceau ... Bereit zu verhandeln aber bis zu einer gewissen Grenze» (Id.). Il s'agit d'une résolution votée par le Comité central de l'Association suisse des sous- 32Lettres de paysans glaronnais, lettre de l'Union des paysans de Suisse cen- trale. Le mauvais temps a retardé la rentrée des récoltes. Il faut leur aider. 3. Abus des autos. Economiser la benzine: il n'entre ni benzine, ni charbon. Mitwirkung der Truppenkommandanten. 4. Soldats inoccupés. (Soldats du Parc I) tandis que du travail pressant at- tend à la maison. 5. Séquestre du mobilier de nos soldats démobilisés, pour loyer arriéré. 6. Critiques très sévères parce que les places sont occupées par des étrangers. 7. Plaintes au sujet du relâchement et de l'attitude de certains officiers — Dancings, etc. 8. Internierte.— Bewachung, Material, Pferde. 9. Licenciements des unités Dragons et Landsturm des infirmeries. Rempla- cés par des unités des Gebirgs Train Abteilungen et du Parc. Die roten Feinde Drei Gruppen von Linkspolitikern verdienen heute besonderes Augenmerk. Als erste selbstredend die kommunistische Partei der Schweiz. Sie hält sich ge- genwärtig vielleicht etwas im Hintergrund, aber sie besteht nach wie vor und betreibt zum Nachteil des Landes ihre dunkeln Geschäfte. Als während des spanischen Bürgerkrieges die schweizerische Bundesanwaltschaft zu ihrem officiers et par les présidents des sections cantonales (Lucerne, 21 juillet 1940). La résolution disait notamment: «Wir sind entschlossen, um unserer Unabhängigkeit wil- len auch wirtschaftliche Not zu ertragen. Lieber arm werden als Knechte sein» (AF, 33grossen Schlage ausholte und die planmässige Schwächung unserer Wehr- kraft durch die Kommunisten aufdeckte, waren die Namen der Dunkelmän- ner Humbert-Droz und Bodenmann in aller Mund. Es besteht aber kein Grund, diese «spanischen» Schweizer heute zu vergessen. Immer noch ist die kom- munistische Partei der Schweiz Mitglied der kommunistischen Internationale, deren Zentrale bekanntlich in Moskau residiert. Die zweite Gruppe ist die Schöpfung der «Sozialisten» Nicole, Dicker und Vincent und ist nichts anderes als der unter Léon Nicole's Führung von der offiziellen Sozialdemokratie abgespaltene Flügel der Genfer Linksextremisten. Diese Schöpfung nennt sich «Fédération socialiste suisse». Das traurige Ta- gebuch dieser Gruppe war der jetzt glücklicherweise verbotene «Travail», der die von geraden Schweizern immer wieder erhobene Anklage der geistigen Ab- hängigkeit vom Auslande täglich aufs neue erhärtete. Neuerdings gibt es in der Westschweiz noch eine dritte Gruppe: die Anhänger Trotzkis. Diese Spezies ist zwar mit dem Führer des offiziellen Kommunismus, Stalin tödlich verfeindet, ist aber in Doktrin und Praxis hundertprozentig kommunistisch. All diese roten Feinde kämpfen heute systematisch gegen die Grundlagen unseres Staates. Sie lassen sich vom Auslande inspirieren, leben in einer Ge- dankenwelt, die unserem nationalen Denken feind ist und nehmen Befehle entgegen, die jenseits unserer Grenzen ausgearbeitet worden sind. Mögen sich Behörden und Volk unseres Landes beizeiten aller Reisläufer und Söld- lings fremder Herren erwehren. Mögen sie den Kampf um unseren ehrwürdi- gen Volksstaat entschlossen durchführen und den Sieg über den im tiefsten unschweizerischen Klassenhass erringen. Eine nach innen und aussen einige Front, das ist das Ziel unserer Demokratie.67 E 27/14372). Le terme «vassal», le conseiller national Gafner l'avait utilisé lors de son entretien avec Guisan, le 23 juillet 1940: «Vassal politisch u. wirtschaftlich gleich» (cf. supra, note 65). S'agit-il d'un appel, d'un rapport ou d'un article paru dans un journal ou dans le bul- letin d'une association patriotique? Il ne nous a pas été possible de le déterminer. Rien d'étonnant, cependant, dans le fait que Guisan ait partagé les vues de l'auteur de ces lignes. Il s'en était pris lui-même, maintes fois déjà, aux «moscoutaires». Ainsi, en 193S, dans un article intitulé «La loi réorganisant l'instruction de l'armée», il avait notamment déclaré que le référendum lancé contre cette loi n'était pas «le fait 34Zusammenbruch des belgischen Sozialismus. Nationale Erneuerung. — Eine Einheitspartei. — Dies wird in der schweizerischen Arbeiterschaft nicht geringes Aufsehen verursachen. * * * C'est votre tâche, MM. les Cdts. démobilisés, Cdts. ter. Je vous y aiderai par tous les moyens et j'espère que le C. F. m'aidera. Il faut que le peuple sache, une fois pour toutes, que les événements survenus à nos frontières, ne sauraient rien changer, ni à la mission de l'armée, ni à la volonté de résistance du Pays et de ses dirigeants. Officiers, Cdts. de Trp. qui partagez avec moi la responsabilité de la défense du Pays, il faut qu'aujourd'hui, non seulement vos subordonnés, non seule- ment votre troupe reconnaissent en vous cette résolution, mais le Pays tout des ouvriers: c'est l'œuvre de Moscou, il ne faut pas l'oublier» (Publications de l'Asso- ciation patriotique vaudoise. Fascicule No 6. Lausanne, Imprimerie Centrale S. A., 1935, p. 23). Toujours en 1935, le 28 février, il était intervenu auprès du Chef du Département de justice et police du canton de Vaud pour qu'il soit mis fin aux cours marxistes donnés par «l'agitateur communiste Humbert-Droz à Lausanne» (Jules Humbert-Droz, Dix ans de lutte antifasciste 1931-1941. Neuchâtel, La Baconnière, 1971, p. 105.- Humbert-Droz reproduit la lettre de Guisan). En décembre 1938, lors d'une conférence donnée à l'Ecole polytechnique fédérale de Zurich, il avait dénoncé «l'odieux bolchevisme destructeur» (H. Guisan, Notre Peuple et son Armée, in La Suisse dans l'Europe actuelle. Zurich, Edit. Polygraphiques S. A., 1939, p. 32). Deux ans plus tard, dans une lettre adressée au conseiller fédéral, Rudolf Minger, il avait eu des propos très durs envers les communistes suisses, qu'il mettait au nombre des enne- mis intérieurs: «Sie haben eine staatsfeindliche Einstellung, die sich aus den bekann- ten Zielen der kommunistischen Partei einwandfrei ergibt. In der Armee sind bereits da und dort deutliche Spuren des kommunistischen Einflusses bemerkbar» (AF, E 5795/151. Guisan à Minger, 4 mai 1940). Il faut mentionner aussi que durant les années trente, Guisan avait été l'un des vice-présidents de l'Association patrio- tique vaudoise (APV), dont le but était notamment de défendre le pays «contre ses pires ennemis, les bolchevistes erronés ou camouflés; de mener une lutte éner- gique contre ceux qui, par dépit ou par snobisme, prennent leur mot d'ordre à Moscou [...]» (cité par Cédric Suillot, L "interdiction du parti communiste dans le canton de Vaud. Votation populaire des 29 et 30 janvier 1938. Une approche de l'an- ticommunisme en Suisse romande dans les années trente. Lausanne, Mémoire de li- cence, 1981, p. 31). L'APV était affiliée à la Fédération Patriotique Suisse/FPS (AF, J II 11.1, cart. 16). 35entier. [Notre]68 Gouvernement, [nos]69 parlementaires, tous les citoyens, à quelque parti, à quelque religion qu'ils appartiennent, vos femmes, vos enfants, doivent le savoir! Par votre attitude, par votre parole, vous ferez rayonner autour de vous l'assurance que donnent cette conviction, cette volonté de résistance. Ainsi vous serez dignes des hommes et des moyens qui vous sont confiés. Voilà pour la préparation morale. Préparation militaire. Instruction. «Un chef, une mission, des moyens.» C'est la règle suivant laquelle s'organise le commandement et qui confie à chacun de vous une partie de la mission de défense. Le principe demeure, les méthodes évoluent sans cesse. La guerre qui vient de s'achever au-delà de nos frontières nous offre à cet égard une foule d'enseignements, dont certains sont de véritables révolutions. De nos jours la préparation militaire ne souffre plus l'esprit de routine. Jour après jour, le Commandement de l'armée recueille et étudie les en- seignements de la guerre. Les documents qui doivent servir de base à votre préparation et à l'instruction de vos Trp. sont les «Instructions pour le combat défensif», de novembre 1939 avec leurs annexes de mars et mai 1940, relatives à la défense anti-chars, à la défense contre les attaques aé- riennes, aux destructions et dévastations. Ces documents conservent au- jourd'hui toute leur valeur. Je les ai complétés par des Directives annexées à l'ordre d'op. No 12.70 68 Cf. supra, note 21. 69 Id. L'ordre d'opérations No 12 (AF, E 5795/293) distribué le 17 juillet 1940, est le pre- mier document dicté par la solution du réduit national. 36D'autres annexes les compléteront encore, au fur et à mesure de l'étude de l'expérience des belligérants. Mais ces instructions ne s'inspirent pas servilement de la doctrine étrangère: elles s'adaptent aux conditions par- ticulières de notre défense. Tels sont les documents de base. Je veux y ajouter aujourd'hui quelques principes, auxquels j'attache, comme commandant en chef, une importance essentielle et qui soient le credo militaire de chacun: a) Si vous recevez pour mission de tenir, en liaison avec le voisin, et que cette liaison cesse de fonctionner, ne vous laissez pas détourner de votre mission. D'un moment à l'autre, vous pouvez avoir le sentiment de com- battre seuls. Cela signifiera peut-être que la liaison, ou la soudure, auront cédé sur tel ou tel point, qu'il se sera produit une fissure ou une infil- tration. Mais l'ennemi, mais les forces blindées qui auront pénétré dans nos lignes, se heurteront, en arrière, à une profondeur plus ou moins grande, à un point d'appui, à un nid de résistance qui, posté au bon en- droit, les arrêtera. Votre mission demeure: vous tiendrez. b) Si vous êtes chargé vous-même de commander un ou plusieurs de ces points d'appui contre les blindés, organisez-vous solidement, sur tous les fronts, comme vous le prescrivent mes instructions. Mais ne vous contentez pas de cela. Réagissez; ayez des équipes de spécia- listes - volontaires ou autres — qui chercheront, non seulement à arrêter les blindés, mais à les détruire. Si vous ne disposez pas de canons de cam- pagne ou de canons anti-chars, tirez parti des obstacles, naturels, ren- forcés ou artificiels. Préparez d'autres moyens de destruction. Instituez des équipes de défense anti-chars et, dans ces équipes, créez l'esprit d'ému- lation, de courage et d'audace. Les chars sont précédés d'auto-mitr. et celles-ci de motocyclistes de recon- naissance. Si vous ne détruisez pas les chars, peu importe. Vous détruirez l'infanterie qui suit sur camions. c) Le premier bombardement aérien que subit une troupe ou un poste de commandement est une redoutable épreuve pour les nerfs: tous les combat- tants s'accordent à le reconnaître. Mais afin que votre troupe et vous- 37memes, les chefs, ceux qui doivent donner l'exemple, ne soient pas para- lysés par cette épreuve, le meilleur moyen, c'est de demeurer actif. Occu- pez votre Trp. Gardez votre liberté de décision, disposez, parez, ordonnez. Une troupe qui ne possède pas de D. C. A. doit se défendre par ses propres moyens. Il est prouvé, désormais, que les armes automatiques, et même, dans cer- tains cas, le tir des fusils de l'infanterie, obtiennent contre avions volant bas des résultats importants. Mais, afin que votre troupe soit dans les meilleures conditions pour réagir contre la peur, pour remplir sa mission et pour infliger des pertes à l'aviation ennemie, encore faut-il que vous la placiez, vous aussi, dans les meilleures conditions de défense. Saisissez toute occasion de perfectionner la protection de la troupe. Vos hommes doi- vent, automatiquement, creuser des trous individuels; vos canons doivent être solidement paradossés. Ces mêmes mesures de protection amélioreront les conditions où la troupe se reposera avant et après le combat. d) Enfin et surtout, quoi que vous puissiez apprendre sur la force de rupture et la hardiesse de manœuvre des engins blindés, gardez votre confiance en la valeur de notre terrain. Ceci n'est pas un «slogan» ! Si je vous parle ainsi, c'est par une conviction profonde, après avoir entendu des officiers qui ont fait la guerre. Il est notre meilleur allié si nous savons l'utiliser, ou notre ennemi, si nous ne le savons pas. Dans le nouveau dispositif de notre Armée, qui assignera à une partie d'entre vous de nouveaux postes de combat, vous aurez, une fois de plus, à apprécier le terrain au cours de vos reconnaissances. Sachez utiliser sa force naturelle. Le bon terrain, le terrain fort, le terrain de notre défense suisse, sa valeur se mesure d'après plusieurs critères: — c'est tantôt celui qui, par ses entailles profondes ou boisées, est infranchis- sable aux engins blindés; — tantôt celui qui économise le nombre des combattants et des armes; — tantôt celui qui permet aux combattants et aux armes d'avoir leur meil- leur rendement; — tantôt celui qui vous assure un couvert contre les bombardements aériens. A vous d'apprécier la valeur du terrain suivant ces critères permanents et d'en inculquer la notion, à tous les échelons du commandement, jusqu'à la plus 38petite cellule: aux servants du canon anti-chars, au groupe utilisant son arme automatique, au combattant isolé, muni de son arme individuelle. Chaque homme devra connaître son «credo» militaire: La terre montagneuse que Dieu nous a donnée est différente de celle des Flandres ou de France. Notre terrain coupé et couvert facilite la défense contre la tactique des colonnes blindées et de l'aviation qui les accompagne. Les abris, les points d'appui, les passages obligés foisonnent. Chaque unité, chaque groupe, chaque homme peut conduire son combat. L'aviation ennemie ne saurait ouvrir la voie aux engins blindés dans un terrain où le défenseur est à l'abri des vues aériennes. Les engins blindés peuvent pas- ser, la proie qui suit sur camions ou à pied n'en sera que plus vulnérable. Avec la même disproportion d'armement, nos pères ont su vaincre, même à 1 contre 10. Il faut simplement vouloir et nous préparer à un nouveau Morgarten. Vou- loir tenir jusqu'au bout. Un homme sûr de son coup n'aura rien à craindre du parachutiste, ni de la 5e colonne qui jouent tous deux sur le facteur démorali- sation. On a voulu voir dans l'écrasement de l'armée française la faillite du système défensif de la ligne Maginot. C'est une erreur. Cette ligne n'a jamais été for- cée, mais tournée et prise à revers. Ce fut la cause de sa chute. Le front français a été enfoncé à Sedan, c'est-à-dire là où il n'y avait pas de fortifi- cations, sinon de campagne. Ne nous hâtons pas de tirer de fausses conclu- sions sur la non valeur des fortifications. Les causes de la défaite française ne tiennent pas uniquement à la technique de son adversaire et à la supériorité de son armement, de son aviation, mais beaucoup au moral de l'armée. Les années pendant lesquelles le front popu- laire a été au pouvoir ont été funestes à l'armée française. Les mesures que le gouvernement et le commandement de l'armée devaient sans cesse prendre pour réprimer les menées communistes prouvaient que la discipline était sa- pée et le moral affaibli. L'armée française de 1940 n'a pas eu le même res- sort que celle de 1914.71 Ces considérations sur la défaite française ont été inspirées à l'auteur du projet de dis- cours par deux articles de presse: «De source digne de foi, on nous fait observer que de Sedan à Longwy, c'est-à-dire là où elle existait (car elle ne commençait pas à Se- 39Que ce soit pour nous un enseignement. Der Mut zum Durchhalten ist bei uns schon nicht mehr 100 % vorhanden! Zum Teil sind die Kader schuld. Dann die Schwätzer! und die Politiker. Der erste Kampf, der heute geführt werden muss, ist der Kampf gegen das «Es nützt nichts». L'idéal d'un pays c'est de vivre libre et c'est là notre raison d'être. Aujourd' hui il faut durer pour préparer par nous-mêmes l'adaptation nécessaire à une nouvelle forme, mais en gardant l'essentiel, conformément à la mission qui nous est dévolue en Europe. Il nous faut: tenir.n Et j'ai confiance aussi parce qu'au cours de l'histoire les grands empires ont toujours dû garder à la Suisse sa vie propre. C'est la consigne que je vous passe. Ces directives, en la vertu desquelles j'ai une foi absolue, je vous les ai exprimées déjà sous la forme d'ordres du jour dan) la ligne Maginot n'a jamais été forcée, dans le plein sens du terme, par les troupes allemandes, qui ont laissé sur place quantité de cadavres. Certes, le front français a bien été enfoncé aux environs de Sedan par les attaques aériennes et le bombarde- ment intense, mais en ce secteur il n'y avait pas de ligne fortifiée sinon de faibles tra- vaux de campagne. [...]. Ce qui a entraîné la chute de la ligne Maginot, conclut notre informateur, c'est le fait qu'elle a été prise à revers après la destruction de l'armée française de l'Est» {.Gazette de Lausanne, 11 juillet 1940. «Attaque et défense de la ligne Maginot», non signé).- «Les causes de la défaite française tiennent uniquement à la technique de l'adversaire et à la supériorité de son armement? Nous ne le croyons pas. La valeur d'une armée ne dépend pas uniquement de son organisation et de son armement. Une armée, même pourvue de matériel de guerre le plus moderne, ne pour- ra pas remplir sa tâche si les forces morales et spirituelles de la troupe et des chefs ne sont pas ce qu'elles devraient être [...]. Et l'on sait à quel point les années pendant lesquelles le Front populaire a été au pouvoir ont été funestes à l'armée française. [...]. Les mesures que le gouvernement et le commandement de l'armée devaient sans cesse prendre pour réprimer les menées communistes dans l'armée prouvaient d'ailleurs que des forces étaient à l'œuvre pour saper la discipline et affaiblir le moral de la troupe. Cela, et d'autres choses encore, nous expliquent pourquoi l'armée fran- çaise n'a pas eu le même . . . ressort qu'en 1914» {Tribune de Lausanne, 11 juillet 1940. «Les causes d'une défaite»). Cet article n'est pas signé, mais il a été écrit par un officier. 72 «La consigne est simple: Tenir!», avait déjà dit le Général dans son Ordre du jour du 3 juin 1940 (AF, E 5795/170). 40ou d'ordres d'armée. J'aurais pu les confirmer ou les compléter aujourd'hui encore dans la même forme. J'ai préféré vous en donner la consigne, à l'approche de ce 1er août 1940, une des dates les plus graves de notre histoire, ici au Riitli, à l'endroit même où nos ancêtres ont échangé le serment, grâce auquel nous sommes aujourd' hui encore une nation libre, sur ce sol d'où monte l'appel mystérieux de notre histoire. Ce serment, vous l'avez prêté à votre tour, le 2 septembre 1939, devant le drapeau. A elle seule, votre présence en ce lieu sacré le confirme avec solen- nité. C'est pourquoi j'ai tenu à vous réunir ici pour vous donner la consigne et la foi, pour vous parler les yeux dans les yeux, en camarade, en chef, en soldat. Je vous charge de transmettre cette consigne à vos troupes. J'ai confiance en vous. Ordre d'armée sera distribué sur le bateau. 1er août férié après-midi. " Selon Hans Bracher, Bernard Barbey serait l'auteur de ce texte.73 Il n'y au- rait là rien de surprenant. En effet, en plus de sa fonction de chef de l'état- major particulier du Général, Barbey n'était-il pas aussi son conseiller et son secrétaire personnel! * * * Que penser de ce projet de discours? Traduisait-il, pour l'essentiel au moins, la pensée du Général? 73 Hohl, op. cit., p. 17, note 43. 41En ce qui concerne le Rütli et sa signification, le réduit national, la presse et la censure, la résistance, le défaitisme, le communisme, la préparation mili- taire, la position de Guisan — elle nous est assez bien connue -w correspon- dait à ce qu'en dit le projet. On est moins informé, en revanche, sur deux autres points: son attitude au sujet de la brochure de Robert Grimm et sa vision des problèmes institutionnels. Il vaut donc la peine de s'y arrêter. 1. La brochure de Robert Grimm De quoi s'agit-il? D'un discours prononcé par Grimm au Congrès du parti socialiste bernois le 18 février 1940 et publié sous forme de brochure au début de l'été 1940.7S Dans ce discours, Grimm s'en prenait très violemment au fascisme et au national-socialisme. 11 y déclarait notamment: «Ces dictatures représentent, dans leur ensemble, une résurgence de la barbarie. Elles abolissent les droits fondamentaux de l'humanité, ané- antissent les droits et les libertés des citoyens, détruisent la bonne foi, ce fondement des relations sociales et internationales. Elles consacrent les méthodes du massacre, les méthodes de l'anéantissement brutal de l'adversaire, quelle que soit sa situation sociale.. . Nous avons affaire ici à un ensemble hétéroclite d'anciens lansquenets et aventuriers, sans culture, brutaux, jouisseurs, à un régime dictatorial qui incarne un mandarinat beaucoup plus redoutable que celui d'autre- fois.»76 Le ton adopté par le leader socialiste irrita profondément Guisan. Deux jours avant le rapport du Rütli, il s'en ouvrit au colonel et conseiller na- tional bernois, Max Gafner, qui lui répondit que l'on aurait effectivement 14 Sur ces questions, voir notamment Bonjour, op. cit., vol. IV et V. 75 Robert Grimm, Die Arbeiterschaft in der Kriegszeit. Eine Rede vor dem Parteitag der bernischen Sozialdemokratie, vom 18. Februar 1940 (AF, E 2001 (E) 1, cart. 5, doss. 29).- Cette brochure, qui se termine par un «Epilog» de Grimm, daté du 13 mars 1940, semble avoir été éditée également en mars 1940. 76 «Diese Diktaturen stellen in ihrer Gesamtheit einen Rückfall in die Barbarei dar. Sie vernichten die Grundrechte der Menschheit, zerstören die Freiheiten und Rechte der Bürger, zerschlagen Treu und Glauben als Grundlage der gesellschaftlichen und zwi- schenstaatlichen Beziehungen. Sie bedeuten die Methoden des Massakers, die Metho- den der brutalen Vernichtung des Gegners, unbekümmert um seine Klassenstellung 42pu se passer dans les circonstances présentes de «telles âneries» ,77 Son mé- contentement, le Général le manifesta également dans une lettre qu'il adres- sa à Rudolf Minger le 26 juillet 1940: «Im Nachgang zu dem, was ich Ihnen in dieser Angelegenheit bereits mit- teilte, möchte ich nicht versäumen, Ihnen vom Inhalt eines übrigens nicht direkt an mich gerichteten Briefes eines Generalstabs-Obersten Kenntnis zu geben: '. . . Ich bin überzeugt, dass diese Ausführungen eines in der Oeffentlich- keit leider im Vordergrund stehenden Mannes der Schweiz ausserordent- lich schaden. Es ist mit Bestimmtheit anzunehmen, dass Deutschland und Italien über den Inhalt dieser Broschüre genau orientiert sind. Da man weiss, welche prominente Stellung dieser Grimm leider einnimmt, halte ich es für unumgänglich notwendig, dass der Bundesrat sich von dieser Bro- schüre entsprechend distanziert; zum allermindesten sollte die Tatsache der Beschlagnahme offiziell mitgeteilt werden. Es ist geradezu unfasslich, dass ein Mann, der auch nur das leiseste Verantwortungsgefühl gegen- über unserem Lande hat, es wagt, in diesen gefährlichen Zeiten sich in einer solchen Art und Weise über zwei unserer Nachbarstaaten zu äus- sern. Grimm ist intelligent genug, um zu wissen, dass er auf diese Weise unser Land direkt ins Verderben treibt. Ich bitte Sie dringend, dieser Angelegenheit Ihre Aufmerksamkeit schen- ken zu wollen. Eine öffentliche Desavouierung dieses erbärmlichen Ela- borates ist, nach meiner Ueberzeugung, im Interesse unseres Landes, von allergrösster Wichtigkeit.' Ich teile die Auffassung, die aus Obigem hervorgeht und unterstütze durch- aus den Antrag dieses Offiziers.»78 Le Chef du Département militaire ne se rallia pas aux vues de Guisan, Selon lui, on ferait «une courbette» aux Allemands en désavouant publiquement [...]. Es ist ein bunt zusammengewürfelter Apparat von ehemaligen Landsknechten und Abenteurern, kulturlos, brutal und geniesserisch zugleich, ein diktatorischer Ap- parat, der in ganz anderer Art und in ganz anderem Ausmass ein Bonzentum verkör- pert, von dem früher etwa die Rede war.» (Id. pp. 5 et 6).- Pour la traduction en français, cf. Bonjour, op. cit., vol. IV, p. 361. 77 AF, E 5795/85. Gafner à Guisan, 26 juillet 1940 («Solche Eseleien haben wir in heu- tiger Zeit sicherlich nicht auch noch notwendig»). 78 AF, E 27/15067. Guisan à Minger, 26 juillet 1940. 43Robert Grimm.79 Dans cette affaire, Minger partageait, à n'en pas douter, la manière de voir du Conseil fédéral, moins enclin à de telles démontrations d'autorité. Le 6 août 1940, le gouvernement autorisa d'ailleurs le Départe- ment politique à répondre aux notes de protestation allemande et italienne en ces termes: «Ce discours ne s'explique que par le fait qu'il a été prononcé dans une réunion du parti socialiste. Le Département n'en a pas eu connaissance jusqu'ici, et l'opinion publique ne semble pas y avoir prêté attention. Le Gouvernement suisse condamne les expressions violentes que contient le discours et regrette que, plusieurs mois s'étant écoulés, il ait encore été possible au public de se procurer le texte de celui-ci. Sur la demande du Département, il a été immédiatement procédé à une enquête. Celle-ci a permis d'établir que le discours de M. Grimm n'a ja- mais été mis en vente dans le commerce; il n'était possible de se le pro- curer qu'en faisant la demande expresse au Secrétariat du parti socialiste bernois. Il en résulte que la brochure incriminée n'a eu qu'une diffusion très ré- duite; c'est pour cette raison qu'elle a échappé à l'attention des autorités suisses. Dès que le Ministère public fédéral a eu connaissance de la brochure en question, il l'a interdite et en a fait confisquer tous les exemplaires exis- tants.»80 Pour le Conseil fédéral, il n'y avait donc rien de dramatique dans cet incident. Pour Guisan, en revanche, l'affaire était grave. Et c'est bien ainsi que l'a com- pris l'auteur du projet de discours, dont les propos relatifs à la brochure de Grimm traduisaient non seulement la réaction du Général, mais laissaient entrevoir aussi ses idées en matière de liberté d'expression en période de ser- vice actif.81 Id. «Wäre ein Bückling gegenüber D», nota Minger au bas de la lettre de Guisan. 80 AF, E 2001 (E) 1, cart. 5, No 29. Les réponses du Département politique portent la date du 6 août 1940. On trouvera également sous cette cote les notes de protestation des légations d'Allemagne (17 juillet 1940) et d'Italie (18 juillet 1940). 81 «Aujourd'hui une partie de notre peuple est sous les armes et accepte de ce fait une dure discipline. L'arrière, à son tour, doit se plier sans conditions aux exigences d'une discipline intérieure et extérieure. C'est un sacrifice à faire pour le Pays. Ce sacrifice 442. Le général Guisan et les problèmes institutionnels Après les bouleversements qui se produisirent en Europe en mai-juin 1940, l'organisation politique, économique et sociale de la Suisse ainsi que ses re- lations extérieures, firent l'objet de discussions animées. Le général Guisan, dont le mandat de «sauvegarder l'indépendance du pays et de maintenir l'in- tégrité du territoire» subsistait, malgré les nouvelles données stratégiques, suivit de près ces débats d'idées. Les problèmes fondamentaux auxquels était confrontée la Suisse n'avaient-ils pas un rapport direct avec ce qu'il avait pour mission de défendre! D n'est pas étonnant dès lors que l'auteur du projet de discours ait abordé ces problèmes. Mais l'a-t-il fait dans le sens des idées du Général? C'est ce que nous voudrions examiner en comparant son texte avec des écrits et des propos de Guisan. a) «Ce qui se passe en Europe entraînera des répercussions pour notre pays, pour notre régime politique et peut-être une modification de notre cons- titution» (Projet). — Guisan partageait cette manière de voir. Dans une lettre qu'il adressa à Rudolf Minger le 14 août 1940, il déclarait notam- ment: «De [ . . . ] l'établissement d'une hégémonie de fait des puissances de l'Axe sur l'Europe continentale, il résulte un changement d'équilibre politique qui implique, pour tous les Etats de l'Europe, et singulièrement pour les Etats limitrophes des puissances de l'Axe, une situation entière- ment nouvelle sur les plans politique, économique et social.»82 Se fondant sur ces prémisses, le Général préconisait pour notre pays un certain nombre d'améliorations. Au plan extérieur d'abord, il appelait de ses vœux le remplacement des méthodes surannées de notre diplomatie par une politique active et agissante où le côté «prestige» et «propagande» aurait aussi sa place.83 A l'intérieur, il était partisan, sinon de profondes doit aller jusqu'au silence.- Il serait indigne de vouloir affirmer la prépondérance des opinions particulières sur l'intérêt général, sous prétexte de liberté d'opinion.- Use- rait contraire aux intérêts du Pays de porter sur la voie publique les débats idéolo- giques, surtout dans le bouleversement actuel» (AF, E 5795/175. Allocution radio- diffusée du Général, mai 1941). 82 AF, RKS 1.- Gauye, op. cit., pp. 8 et 9; Bonjour, op. cit., vol. IV, p. 220. 83 Gauye, op. cit., pp. 61-63. 45réformes de structure, d'un bouleversement général des institutions, du moins d'une restauration de l'esprit des institutions dont il estimait, à l'instar d'autres personnalités, qu'elles étaient sorties de leur rôle. Tel était le cas notamment du Parlement et du Conseil fédéral. D trouvait le premier trop puissant et déplorait la faiblesse du second. «N'avons-nous pas une réforme intérieure à opérer en réduisant la puissance des parlementaires», lui demanda le brigadier Du Pasquier le 11 novembre 1940? «Oui, sans doute, répondit Guisan, mais de notre propre chef, sans pression et sans argent des Alle- mands».84 «Le Général, nota Du Pasquier après cet entretien, s'est aussi exprimé au sujet du Conseil fédéral qu'il ne trouve pas assez ferme. 'Je n'ai aucune confiance en Pilet-Golaz', m'a-t-il dit. 'Etter a moins d'énergie qu'il ne semblait; le plus solide est encore Minger.»8S Pourquoi un jugement si sévère? Parce que pour Guisan la seule politique à suivre en la circonstance était celle d'une «fermeté absolue, d'un gouvernement décidé, décourageant d'emblée toute velléité de désagrégation interne ou de pressions extérieures».86 b) «Nous devons évoluer pour nous adapter aux conditions de l'Europe nouvelle. Mais cette évolution doit se faire par nous-mêmes et sans copier l'étranger» (Projet).- Dans l'allocution qu'il prononça le 8 juillet 1940 à l'occasion de l'anniversaire de la bataille de Sempach, le Général ne s'est pas exprimé autrement: «Zweifellos müssen wir uns an die neue Zeit anpassen; aber diese Ent- wicklung muss aus uns selbst herauswachsen.»87 Quelques mois plus tard, lors de la Fête commemorative de la bataille de Morgarten, il précisa sa pensée: Journal de Claude Du Pasquier. K Cité par Georg Kreis, Auf den Spuren von La Charité. Die schweizerische Armeefüh- rung im Spannungsfeld des deutsch-französischen Gegensatzes 1938-1941. Helbing & Lichtenhahn. Basel und Stuttgart, 1976, p. 126. 86 AF, E 5795/186. Guisan: Notes pour discours. Id., No 175. Ansprache des Generals an der Sempacher Schlachtfeier 1940 (cité: Ansprache des Generals.. . ). 46«Uns anpassen an das Neue Europa? Jawohl, aber nach Schweizerart! Die Erneuerung muss von uns kommen, von diesem Boden aus. Im Hause muss beginnen, was im Vaterland leuchten soll. Auf Schweizerart unser Haus bestellen, auf Schweizerart es schützen, das sei unser Losungswort.»88 En d'autres termes: «Pas de mouvements tendant à copier l'étranger» comme le fait le Mouvement national suisse qui «prend ses ordres à Berlin.»89 Mais, en nous inspirant de l'esprit national, «proclamer notre ferme détermination de sauvegarder notre indépendance et notre individualité», car «les doctrines idéologiques, qu'elles s'appellent fascisme, national-socialisme ou bolchevisme nous sont foncièrement étrangères et répugnent à l'idée federative helvé- tique.»90 c) «Je suis convaincu que le sens des anciens partis (Parteistandpunkte) a vécu» (Projet).— A Sempach, Guisan s'était déjà exprimé de la sorte: «Die alten Parteistandpunkte sind überlebt.»91 d) «II ne s'agit plus de se disputer un fauteuil; seul l'intérêt du pays entre en ligne de compte» (Projet).— Même sentiment chez Guisan. Pour lui, en effet, ce qui devait compter c'était servir son pays, «mettre l'intérêt national au-dessus de toute considération égoïste, senti- mentale ou idéologique». Dès lors il ne fallait pas se «cramponner à l'esprit de parti ou de clocher» dans ce qu'il pouvait y avoir parfois de «mesquin», mais accepter que ce soit Id. «Morgartenfeier», 16 novembre 1940. Id., No 186. Guisan: Notes manuscrites. 90 Id. Id., No 175. Ansprache des Generals . . 47«le meilleur, toujours, qui soit appelé aux responsabilités et aux hon- neurs ...» e) «Rester fidèles à nous-mêmes. Pour cela il faut une rénovation nationale. Elle peut être conforme à nos traditions» (Projet).— A Sempach encore, le Général avait déclaré: «Erstes Gebot ist, dass wir uns selbst bleiben.»93 «Wenn wir uns bleiben, nicht abkopieren, was vom Ausland kommt, wird es schon gehen.»94 Mais comment? En entretenant «en nous le véritable esprit suisse; cet esprit qui se manifeste tout au long de notre glorieuse histoire, qui seul peut rendre la patrie une et forte, parce qu'il émane du coeur même de notre terre; cet esprit qui a trouvé son ex- pression suprême dans le Pacte du 1er août 1291, promesse solennelle d'entraide scellée entre les hommes résolus à tout sacrifier, vie et biens, afin de conserver la liberté de tous.»9s Rester fidèles à nous-mêmes, c'était encore demeurer «fermement attachés à la démocratie véritable et forte, dans laquelle li- berté individuelle et autorité s'appellent réciproquement, inébranla- blement fidèles aux principes chrétiens sans lesquels une démocratie authentique est impossible . . . ».96 «La vraie démocratie est l'intérêt public. Pas de corruption politique, pas de camarillas. Ce qui est bon pour 92 AF, E 5795/183. Allocution pour le 125e anniversaire de Zofingue, 8 juillet 1945. 93 Id., No 175. Ansprache des Generals... 94 Cette phrase est rapportée par le Luzerner Tagblatt du 9 juillet 1940 («Die Sempacher Schlachtfeier»). 95 Id., No 178. Allocution du Général aux jeunes gens et jeunes filles . . . Inteilaken, 1er août 1942. 96 Id., No 175. Pour Le Semeur vaudois, 1er août 1940. 48nos voisins, ne l'est pas pour nous. Notre démocratie n'est de même va- lable que pour la Suisse.» Une Suisse nouvelle, rénovée? «Oui, mais ardente, enthousiaste pour sa mission européenne, mission de paix et humanitaire, héroïque s'il le faut pour la défense du pays, c. à. d. fidèle à son histoire, à l'esprit de chez nous.»98 f) «La Suisse veut vivre sa propre vie. Mais nous sommes en présence de deux dangers qu'il faut éviter: l'intervention étrangère et les troubles so- ciaux. D faut empêcher l'un et l'autre: le premier, par une volonté farouche de défendre notre indépendance; par la création de travaux d'envergure [ . .. ]; event, par le système corporatif.» (Projet).- Sur le premier point, l'indé- pendance du pays, le projet de discours exprimait bien évidemment une opinion conforme à celle du Général. En ce qui concerne la création d'occa- sions de travail, il est certain aussi qu'il traduisait sa pensée. L'idée d'entre- prendre de grands travaux — comme la construction d'un canal du Rhône au Rhin — destinés à garantir des emplois, n'était pas nouvelle. La Ligue du Gothard notamment, dont Guisan partageait largement les idées, ne l'avait- elle pas inscrite dans son «Plan d'action» diffusé le 25 juillet 1940!" Le Général était-il favorable à l'idée corporative? Les éléments de réponse nous manquent. Mais compte tenu de l'exemple de Pétain, dont il suivait et admi- rait les efforts100, et en raison aussi des discussions qui se déroulaient surtout en Suisse romande autour des problèmes économiques et sociaux, on ne Id., No 186. Guisan: Notes pour discours. 98 Id. Cf. La Suisse, 25 juillet 1940.- Voir aussi supra, note 35. 100 Un exemple de cette admiration pour le Maréchal - encore largement partagée à cette époque en Suisse romande, notamment par une grande partie de la presse - figure dans cette lettre de vœux du 24 avril 1941 (AF, E 5795/336): «Monsieur le Maréchal, La vigueur morale, intellectuelle et physique qui vous est conservée au seuil de votre quatre-vingt-sixième année, n'est pas seulement un bienfait pour l'Etat français et pour le peuple de France. Elle offre aussi à tous ceux qui, au près et au loin, pendant un quart de siècle, depuis les grands jours de Verdun, suivent et admirent vos efforts, un spectacle réconfortant et un exemple édifiant. Les marques de l'intérêt fidèle que vous avez témoigné à mon pays et à son armée, en honorant de votre présence nos manœuvres de 1937, sont toujours dans ma mémoire: 49se trompera guère en formulant l'hypothèse qu'en juillet 1940, Guisan ne devait pas être totalement insensible à ce type d'organisation que même les libéraux proposaient.101 Dans une note qu'il a laissée, ne trouve-t-on pas ces mots écrits peut-être à la suite d'une conversation ou d'une lecture, mais écrits tout de même de sa main: «Suppression des partis à remplacer par organisation corporative.»102 On le voit, les réflexions sur les problèmes institutionnels figurant dans le projet de discours n'étaient pas en contradiction avec les idées du Général. Après la guerre, Hans Bracher, devenu brigadier, a déclaré qu'au Rütli le gé- néral Guisan s'était écarté du texte qu'aurait rédigé Bernard Barbey.103 Il serait sans doute plus exact de dire que le Général en a présenté un con- densé, comme ie montre la concordance entre les thèmes figurant dans ce projet et ceux traités par Guisan au Rütli. Diverses raisons ont dû l'en- gager à agir de la sorte. D'abord le retard du bateau. A cela s'ajoute que certains passages du projet, en particulier les lettres, n'appelaient pas une lecture intégrale. Il est possible aussi et même probable que le Général ait abrégé ici et précisé là la partie traitant de la préparation militaire. Enfin, on peut se demander si, en raison des circonstances, il n'a pas supprimé ou du moins présenté sous une forme atténuée certaines considérations, par exemple sur l'Allemagne, l'Italie, la presse suisse ou encore sur Robert Grimm et sur les problèmes institutionnels. Mais que Guisan n'ait pas suivi le projet mot à mot, il n'en demeure pas moins que sa pensée était en accord avec ce texte. En réalité, on l'a vu dans les pages qui précèdent, il ne pouvait guère en être autrement dès lors que la plupart j'en conserve un vivant et précieux souvenir. Je vous prie d'agréer, Monsieur le Maréchal, mes vœux les plus déférents et cordiaux pour vous-même et pour l'avenir du pays auquel vous avez fait le don de votre per- sonne. (Général Guisan) 101 Cf. Meurant, op. cit., pp. 385, 386. 102 AF, E 5795/186. Guisan: Notes manuscrites. 103 Cf. Hohl, op. cit., p. 17, note 43. 50des thèmes mentionnés dans ce document avaient déjà été abordés et même développés dans ce sens par le Général. Fallait-il, dans ces conditions, renon- cer à porter à la connaissance de l'historien un texte renfermant si peu d'élé- ments vraiment nouveaux parce que fait d'emprunts nombreux, notamment à des ordres du jour et d'armée, à des lettres, à des messages, à des notes d'entretiens et à des articles de presse? Fallait-il, par voie de conséquence, continuer à entretenir le mystère autour du discours prononcé par Gui- san au Rütli le 25 juillet 1940? Certainement pas. Cela dit, on pourrait se demander où se situait le Général dans le débat d'idées qui avait lieu en Suisse à cette même époque. Question difficile, dont l'examen exigerait des développements dépassant le cadre de ce travail, d'autant qu'en 1940 «la problématique du débat repose toujours sur les apories qui ont mar- qué les années 30».104 Et puis, dans une telle analyse interviennent aussi d'autres aspects, notamment l'équivoque des propos sur la résistance et la défense nationale tenus à cer- taines occasions par les élites intellectuelles, politiques aussi bien que mili- taires. Le professeur Favez a fort bien résumé ce phénomène: «Les menaces de la guerre, écrit-il, entraînent un report de l'ennemi de l'intérieur à l'extérieur, un recentrement des Suisses sur eux-mêmes, un effort d'autonomie culturelle par rapport à l'étranger et une reformula- tion de la culture politique de la Confédération moderne autour d'élé- ments conservateurs et archaïques de la tradition nationale. Et de même que le Réduit alpin incarne l'inviolabilité inhumaine de la montagne, la volonté d'indépendance, de même le discours qui justifie le plan Wahlen de mise en valeur des terres, afin d'assurer l'approvisionnement de la po- pulation, répond à la fois à cette autarcie spirituelle et à cette exaltation d'une Confédération des temps anciens, préindustriels. Il y a donc, dans la culture politique de la résistance et dans la culture de la défense na- tionale tout court, une profonde ambiguïté dans la mesure où elle exprime une volonté d'authenticité, d'indépendance et de résistance, en emprun- tant une partie de ses mots-clefs, de ses images, de ses rêves, à des régimes réactionnaires, voire à une mythologie qui pourrait faire écho à celle du Roland Ruffieux, De l'«Ordre nouveau» à de nouvelles préoccupations: le débat idéo- logique en Suisse romande, in Revue d'histoire de la Deuxième Guerre mondiale, op. cit., p. 100. 51Blut und Boden. Bel exemple d'une des nombreuses ruses de l'idéolo- gie!»105 Le général Guisan a-t-il échappé à cette ruse de l'idéologie? Une réponse négative paraît s'imposer. Ces quelques remarques révèlent bien la complexité de la question et donc la difficulté de fixer et d'analyser les éléments pouvant contribuer à situer le général Guisan dans le débat idéologique de l'été 1940. On observera pourtant que les témoignages et les documents mis en œuvre dans cette étude, en particulier le projet de discours, permettent de faire un pas dans la connaissance de sa pensée, et par conséquent d'avoir de lui une image peut-être plus proche de la réalité. KM Jean-Claude Favez, Tu m'as dit d'aimer, j'obéis . . . Quelques remarques sur les rela- tions entre les Alémaniques, Romands et Tessinois durant la Seconde Guerre mondiale, in Union et division des Suisses: les relations entre Alémaniques, Romands et Tes- sinois aux XIXe et XXe siècles. Sous la direction de Pierre du Bois, Lausanne, Edi- tions de l'Aire, 1983, pp. 107, 108. 52Zusammenfassung Nach der Unterzeichnung der deutsch-französischen und deutsch-italienischen Waffenstillstandsabkommen im Juni 1940 sah sich das Oberkommando der schweizerischen Armee einer völlig neuen Lage gegenüber: Auf der ganzen Länge der Landesgrenze musste fortan mit der Möglichkeit eines Angriffs ge- rechnet werden. «Zu keinem anderen Zeitpunkt», erklärte später General Guisan, «war die Bedrohung so gross». Um einem möglichen Angreifer mit den besten Aussichten auf Erfolg entge- gentreten zu können, entwarf der General ein neues Verteidigungsdispositiv, welches drei hauptsächliche Widerstandszonen umfasste: die Grenztruppen, eine vorgeschobene Stellung und eine Alpenstellung (réduit national), in der er den Grossteil der zur Verfügung stehenden Truppen zusammenzog mit dem Ziel, eine aktive und auch zum Gegenangriff fähige Verteidigung zu ermögli- chen. Gleichzeitig nahm er sich um die Moral der Armee an: Am 25. Juli 1940 versammelte er bei strengster Geheimhaltung die obersten Komman- danten der Armee auf der Rütliwiese, wo er folgende doppelte Parole ausgab: «Wille zum Widerstand gegen jeden Angriff von aussen und gegen die ver- schiedenen Gefahren im Innern, wie Erschlaffung und Defaitismus; Vertrauen in die Kraft dieses Widerstandes.» Die Ansprache des Generals ist nie in ih- rem ganzen Umfang aufgezeichnet worden; er stützte sich bei seiner Rede auf einige Notizen, im übrigen hat er improvisiert. Die vorliegende Studie will zuerst versuchen, Guisans Ansprache von damals wenn nicht zu rekonstruieren, so doch in ihren Hauptzügen festzuhalten. Schriftliche und mündliche Zeugnisse, die zu diesem Zweck gemacht wurden, enthüllen mehr oder weniger präzis, aber immerhin deutlich gewisse Themen: Das Rütli und seine Bedeutung für das Schweizer Volk, die Lage, wie sie sich im Juli 1940 im allgemeinen und für die Schweiz im besonderen darbot, die deutsche Presse und die Schweiz, das nationale Réduit, der Defaitismus und seine Ursachen, der Widerstand und die Mittel zu seiner Verstärkung, der Wert des Geländes, die nationale Erneuerung, die militärische Vorbereitung und schliesslich die Parole. Als Zweites behandelt und erläutert der Artikel das Projekt eines bei dersel- ben Gelegenheit niedergeschriebenen Entwurfes für eine Rede, von dem man vermutet hat, der Chef des persönlichen Stabes von Guisan, Bernard Barbey, könnte der Verfasser gewesen sein. Obschon, weil unvollendet, in der äusse- 53ren Form nicht von überragender Qualität, gewinnen die in dem Dokument vertretenen Gedanken ganz klare Umrisse: Das Rütli und seine Bedeutung in der Vergangenheit und für die Gegenwart, die internationale Lage (Deutsch- land und England, die Beziehungen Deutschlands und Italiens zur Schweiz) und die innerschweizerische (politisch, militärisch), die moralische (Wider- standswille, Kampf gegen den Defaitismus) und die militärische Vorberei- tung, das Losungswort. Nach dem Krieg erklärte Brigadier Hans Bracher, Guisan habe sich auf dem Rütli von diesem Redekonzept entfernt. Zutreffender müsste man zweifel- los feststellen, er habe dessen Gedanken gestrafft wiedergegeben, wie die Uebereinstimmung der Themen zwischen diesem Text und dem auf dem Rütli tatsächlich Gesprochenen zeigt. Dass der General nicht Wort für Wort dem Entwurf gefolgt ist, beweist nichts weniger als dass sich die gesprochenen Ge- danken eben mit den geschriebenen deckten. Dem konnte auch kaum anders sein angesichts der Tatsache, dass der General die meisten der in dem Doku- ment berührten Themen bereits vor dem Rütlirapport aufgegriffen und weiter- entwickelt hat. Sollte man unter diesen Umständen darauf verzichten, dem Historiker diesen Text zur Kenntnis zu bringen, der so wenig wirklich neue Elemente enthält, wohl aber zahlreiche Anleihen namentlich aus Armee- und Tagesbefehlen, aus Briefen, Botschaften, Aufzeichnungen über Besprechungen und Zeitungsartikeln? Sollte man als Konsequenz damit fortfahren, die An- sprache, die General Guisan am 25. Juli 1940 auf dem Rütli gehalten hat, mit dem Schleier des Geheimnisses zu umgehen? Gewiss nicht. 54Compendio Con la firma dell'armistizio tra la Francia e le potenze dell'Asse, nel giugno 1940, l'alto comando dell'esercito svizzero venne a trovarsi in una situazione del tutto nuova: la minaccia di un attacco contro il Paese si estendeva ormai all'insieme delle nostre frontiere. «Insomma — dichiarò in seguito il generale Guisan - il pericolo non era mai stato di una tale gravita». Per fronteggiare una eventuale aggressione con un massimo di probabilità di successo, il Generale concepì" un nuovo dispositivo di difesa che comportava tre scaglioni di resistenza principali: le truppe di frontiera, una posizione avanzata, una posizione alpina o ridotto nazionale nel quale egli concentrò il grosso delle truppe a sua disposizione per poter organizzare una difesa atti- va ed aggressiva. Nel contempo egli si occupò, inoltre, del morale della truppa. Il 25 luglio, in grande segreto, riunì sul praticello del Rütli i capi superiori dell'esercito e diede loro questa duplice consegna: «volontà di resistere tanto a qualsiasi attacco dall'esterno, quanto ai diversi pericoli interni, come il ri- lassamento e il disfattismo; fiducia nel valore di questa resistenza». D testo del discorso pronunciato da Guisan non è mai esistito nella sua totalità poiché per sviluppare la sua allocuzione egli aveva utilizzato unicamente alcuni ap- punti sommari, lasciando il resto all'improvvisazione del momento. In primo luogo, il presente studio intende, se non proprio ricostituire il dis- corso di Guisan, almeno fissarne le linee generali. Documenti e testimonian- ze in merito fanno risaltare un certo numero di temi ricorrenti, un po' vaghi in verità, ma tuttavia riconoscibili: il Rütli ed il suo significato per il popolo svizzero, la situazione generale e quella particolare del nostro Paese, la stampa tedesca e la Svizzera, il ridotto nazionale, il disfattismo e le sue cause, la re- sitenza ed i mezzi per svilupparla, l'importanza del terreno, il rinnovamento nazionale, la preparazione militare e, da ultimo, la consegna. La seconda parte dell'articolo prende in considerazione e commenta un pro- getto di discorso redatto per la circostanza ed il cui autore potrebbe essere il maggiore Barbey, capo dello stato maggiore particolare del generale. Ben- ché questo documento presenti delle lacune a livello formale, non essendo completo, i temi da esso affrontati risultano nondimeno assai chiari: il Rütli ed il suo valore morale passato e futuro, la situazione internazionale (la Ger- mania, l'Inghilterra, le relazioni germano-svizzere e italo-svizzere) e interna- 55(a livello politico e militare), il grado di prontezza morale (la volontà di re- sistenza, la lotta contro il disfattismo) e militare, la consegna. Dopo la guerra, il brigadiere Hans Bracher dichiarò che al Rùtli il Generale si era scostato da questo progetto di discorso. Sarebbe però più esatto af- fermare che Guisan ne presentò in quell'occasione solo un compendio come viene chiaramente dimostrato dalla concordanza tra i temi figuranti nel testo in discussione e quelli realmente trattati al Riitli. Il fatto che egli non abbia seguito alla lettera il progetto non toglie che il suo pensiero fosse in pieno accordo con tale testo. A onore del vero non poteva essere altrimenti dato che gran parte dei temi menzionati nel documento erano già stati recepiti e sviluppati in tal senso dal Generale ben prima del discorso del Rütli. Visto quanto precede, si doveva dunque rinunciare a portare a conoscenza dello sto- rico tale documento la cui originalità è cosi limitata e i cui elementi sono tratti a piene mani specialmente da ordini del giorno e all'esercito, da lettere e messaggi, da appunti di colloqui e articoli di giornale? Era lecito lasciare, die conseguenza, persistere l'alone di mistero che circondava il discorso tenu- to il 25 luglio 1940 sul praticello del Riitli? Certamente no! 56Schweizerisches Bundesarchiv, Digitale Amtsdruckschriften Archives fédérales suisses, Publications officielles numérisées Archivio federale svizzero, Pubblicazioni ufficiali digitali "Au Rütli, 25. juillet 1940" Le discours du général Guisan: nouveaux aspects In Studien und Quellen Dans Etudes et Sources In Studi e Fonti Jahr 1984 Année Anno Band 10 Volume Volume Autor Gauye, Oscar Auteur Autore Seite 5-56 Page Pagina Ref. No 80 000 071 Das Dokument wurde durch das Schweizerische Bundesarchiv digitalisiert. Le document a été digitalisé par les. Archives Fédérales Suisses. Il documento è stato digitalizzato dell'Archivio federale svizzero.