Décision du 29 mai 2012 Cour des plaintes Composition Les juges pénaux fédéraux Stephan Blättler, prési- dent, Roy Garré et Nathalie Zufferey Franciolli, le greffier Aurélien Stettler Parties FONDATION A., B. SA, toutes deux représentées par Me Dominique Henchoz, avocate recourantes contre MINISTÈRE PUBLIC DE LA CONFÉDÉRATION, intimé Objet Séquestre (art. 263 ss CPP) B u n d e s s t r a f g e r i c h t T r i b u n a l p é n a l f é d é r a l T r i b u n a l e p e n a l e f e d e r a l e T r i b u n a l p e n a l f e d e r a l Numéro de dossier: BB.2012.12 -13 - 2 - Faits: A. En date du 12 juillet 2011, le Ministère public de la Confédération (ci-après: MPC) a, sur la base d’une communication MROS, ouvert un e enquête à l’encontre du dénommé C. pour soupçon de blanchiment d’argent. Il est en substance reproché à ce dernier de s’être rendu coupable d’escroquerie, respectivement d’abus de confiance, alors qu’il occupait une fonction dir i- geante au sein de la banque D., en participant au détournement de plus de quatorze milliards de roubles, soit env iron CHF 430 millions (act. 1.1, p. 3; act. 1.35). Une partie des sommes détournées serait parvenue sur des comptes sis en Suisse. B. Dans le cadre de ses investi gations, le MPC a ordonné diverses mesures d’instruction, au nombre desquelles figurent des saisies de relations ba n- caires auprès d'établissements de la place zurichoise. C’est ainsi que, en date du 20 janvier 2012, une ordonnance d'" [o]bligation de dépôt et bloca- ge de comptes" a été prononcée et adressée à la banque E. AG (act. 1.1). Cette ordonnance mentionne les noms des prévenus, l’infraction qui leur est reprochée et contient par ailleurs une brève motivation à l’appui de la mesure ordonnée (ibidem). Au titre de la mesure requise figure notamment ce qui suit: "Blocage de compte: la banque E. AG est avisée d’avoir à bloquer immédia- tement les deux comptes suivants: 1. Le compte no 1, ouvert le 09.06.2011, au nom de la Fondation A. 2. Le compte no 2, ouvert le 25.05.2011, au nom de B. SA." (act. 1.1). C. Par courrier du 23 janvier 2012, la banque E. AG a informé le MPC qu’elle avait donné suite aux mesures requises, précisant au passage qu'elle ne voyait pas en quoi les valeurs saisies pourraient être d'ori gine criminelle (act. 1.30). D. Par acte du 2 février 2012, la Fondation A. et B. SA ont recouru contre l'or- donnance susmentionnée et pris les conclusions suivantes: "Annuler et mettre à néant l'Ordonnance de séquestre du 20 janvier 2012 du Ministère public de la Confédération rendue dans la procédure SV.11.0159. Cela fait - 3 - Ordonner la levée du séquestre portant sur le compte n o 1 de Fondation A.. auprès de la banque E. AG à Zürich Ordonner la levée du séquestre portant sur le compte n o 2 de B. SA auprès de la banque E. AG à Zürich Débouter tout opposant de toutes autres conclusions Condamner l'Etat et tout opposant aux frais de la procédure de recours ." (act. 1, p. 9 s.). Invité à répondre, le MPC a, par acte du 17 février 2012, conclu au rejet du recours dans la mesure de sa recevabilité, le tout sous suite de frais (act. 3, p. 1). Appelées à répliquer, les recourantes ont, par écrit du 1 er mars 2012, i n- formé l'autorité de céans qu'elles y renonçaient, persistant dans leurs conclusions (act. 5). Les arguments et moyens de preuve invoqués par les parties seront repris, si nécessaire, dans les considérants en droit. La Cour considère en droit: 1. 1.1 Les décisions du MPC peuvent faire l’objet d’un recours devant la Cour de céans (art. 393 al. 1 let. a CPP et 37 al. 1 LOAP en lien avec l ’art. 19 al. 1 du règlement sur l ’organisation du Tribunal pénal fédéral [ROTPF; RS 173.713.161]). Toute partie qui a un intérêt juridiquement protégé à l’annulation ou à la modification d ’une décision a qualité pour recourir contre celle-ci (art. 382 al. 1 CPP). S’agissant d’une mesure de séquestre d’un compte bancaire, seul le titulaire du compte remplit en principe cette condition, à l’exclusion de l’ayant droit économique, lequel n’est qu’indirectement touché par la mesure de saisie (arrêt du Tribunal fédéral 1B_94/2012 du 2 avril 2012, consid. 2.1 in fine; décision du Tribunal pénal fédéral BB.2011.10 -11 du 18 mai 2011, consid. 1.5 et les références c i- tées). En l'espèce, le recours est formé par les titulaires des comptes do nt le blo- cage a été ordonné par le MPC en date du 20 janvier 2012. Les recoura n-- 4 - tes disposent ainsi d'un intérêt juridiquement protégé à l'annulation de cette dernière. 1.2 Le recours contre les décisions notifiées par écrit ou oralement est motivé et adressé par écrit, dans le délai de dix jours, à l ’autorité de recours (art. 396 al. 1 CPP). Aux termes de l’art. 393 al. 2 CPP, le recours peut être formé pour violation du droit, y compris l ’excès et l ’abus du pouvoir d’appréciation, le déni de justice et le retard injustifié (let. a), la constatation incomplète ou erronée des faits (let. b) ou l’inopportunité (let. c). Ces condi- tions étant remplies en l’espèce, le recours est recevable. 2. Les recourantes contestent le bien -fondé des mesures de séqu estre frap- pant leurs comptes. 2.1 Le séquestre prévu par l’art. 263 CPP est une mesure provisoire (conse r- vatoire) qui permet la saisie de moyens de preuve, respectivement d ’objets ou de valeurs qui pourraient faire l ’objet d’une confiscation en application du droit pénal fédéral (arrêt du Tribunal fédéral 1S.2/2004 du 6 août 2004, consid. 2.2). Il faut que des indices suffisants permettent de suspecter que les valeurs patrimoniales ont servi à commettre une infraction ou en sont le produit, que les infractions aient été commises par leur détenteur ou par un tiers (ATF 124 IV 313 consid. 4; TPF 2005 84 consid. 3.1.2; arrêt du Trib u- nal pénal fédéral BB.2005.42 du 14 septembre 2005, consid. 2.1 ; HEIM- GARTNER, Strafprozessuale Beschlagnahme, Zurich/Bâle/Genève, p. 125 ss). Pour que le maintien du séquestre pendant une période prolo n- gée se justifie, il importe que ces présomptions se renforcent en cours d’enquête et que l ’existence d ’un lien de causalité adéquat entre les v a- leurs saisies et les actes délictueux puisse être considérée comme haut e- ment vraisembla ble (ATF 122 IV 91 consid. 4; O BERHOLZER, Grundzüge des Strafprozessrechts, 2 e éd., Berne 2005, n o 1139). La mesure doit par ailleurs, à l ’instar de toute mesure de contrainte, reposer sur une base l é- gale, être justifiée par un intérêt public suffisant et respecter le principe de la proportionnalité, étant précisé que l ’autorité dispose à cet égard d ’une grande marge d ’appréciation (arrêt du Tr ibunal fédéral 1P.239/2002 du 9 août 2002, consid. 3.1; arrêt du Tribuna l pénal fédéral BB.2008.98 du 8 avril 2009, consid. 3). Tant que subsiste un doute sur la part des fonds qui pourrait provenir d’une activité criminelle, l’intérêt public commande que ceux-ci demeurent à la disposition de la justice ( arrêts du Tribunal pén al fédéral BB.2008.11 du 16 mai 2008, consid. 3.1; BB.2005.28 du 7 juillet 2005, consid. 2; ATF 125 IV 222 consid. 2 non publié; 1 24 IV 313 consid. 3b et 4; SJ 1994 p. 97, 102). - 5 - 2.2 2.2.1 Selon le MPC, et en substance, il existerait au stade actuel de l’enquête d i- rigée notamment contre C. (v. supra let. A), des soupçons suffisants selon lesquels les comptes des recourantes abriteraient des valeurs patrimoni a- les résultant d’opérations de blanchiment d’argent au sens de l’art. 305bis CP (act. 3, p. 3 ss). Le MPC soup çonne C. de s’être rendu coupable de malversations alors qu’il occupait un poste de dirigeant de la banque D . Pour étayer ses sou p- çons, le MPC se fonde principalement sur le résultat de deux commi ssions rogatoires adressées aux autorités russes (act. 1.35). Selon les inform a- tions dont dispose à ce stade l’autorité de poursuite, C., alors v ice- président de la banque D., aurait dès la fin de l’année 2008, et de concert avec le président de ladite banque – le dénommé F., également poursuivi – mis en place un système d’octroi de crédits à des clients de complaisa nce; pareil mécanisme leur aurait permis de détourner et de s’approprier des sommes très importantes (près de 13 milliards de roubles). Ces faits font l’objet d’une enquête référencée n o 3 par le Départe ment du Ministère de l’intérieur de la Fédération de Russie (act. 1.35, p. 1), dont le détail des soupçons – et en particulier le schéma de détournement de fonds repr o- chés aux prévenus – est explicité par les autorités russes dans leur répo n- se à la commission rogatoire helvétique (act. 1.35, p. 2). Par ailleurs, ledit C. fait l’objet d’une seconde enquête par les autorités rus- ses, et ce toujours en lien avec son act ivité au sein de la banque D . Réfé- rencée no 4, elle porte sur des soupçons d’abus de confian ce commis lors d’opérations d’achat et de vente d’actions pour le compte de la banque D. (act. 1.35, p. 7 ss). Ces actes seraient susceptibles d’avoir causé un do m- mage de plus de 1,5 milliard de roubles aux actionnaires de la banqu e D. (act. 1.35, p. 16). Le détail des faits reprochés figure également dans la r é- ponse des autorités russes à la commission ro gatoire suisse (act. 1.35, p. 7 ss). Dans le cadre de ses investigations en Suisse, le MPC a mis à jour le fait que des valeurs patrimoniales à hauteur d e plusieurs millions de USD dont C. était l'ayant droit économique jusqu'en juin 2011 reposeraient aujou r- d'hui sur les comptes des recourantes, dont les actuels ayants droit éc o- nomiques sont des membres de la famille dudit C. Ces derniers le sont de- venus ensuite d'un don d'actifs que C. a opéré le 14 juin 2011 par le tr u- chement de sociétés dont il est l'ayant droit économique (v. act. 1, p. 9). - 6 - 2.2.2 A la lumière des éléments récoltés par le MPC à ce stade, force est d’admettre qu’il existe – en l’état – des indices suffisants permetta nt de suspecter que les valeurs patrimoniales saisies sur les comptes des recou- rantes sont le produit des infractions dont C. est soupçonné de s’être rendu coupable en Russie. Il sied d’insister ici sur le fait que les investig ations du MPC ouvertes le 12 juillet 2011 contre C. (v. supra let. A), et étendues à F. le 10 octobre suivant (v. supra consid. 2.2.1), se trouvent encore dans une phase qu’il convient de qualifier d’initiale (v. TPF 2010 22 consid. 2.2.2 et 2.2.3 in fine ). Dan s le cadre de procédures complexes portant sur des soupçons de criminalité économique transfrontalière mettant aux prises de nombreux acteurs – parmi lesquels plusieurs sociétés –, et nécessitant la collaboration étrangère par la voie de l’entraide, il tom be sous le sens que les soupçons initiaux présidant à l’ouverture d’une enquête peuvent mettre un certain temps à se concrétiser. A cet égard, l’autorité de poursuite doit pouvoir être en mesure d’analyser la documentation en sa possession et prendre les m esures d’instruction qui s’imposent pour confirmer, respect i- vement infirmer l’existence du soupçon initial. En l’espèce, le MPC a agi sans désemparer, en requérant notamment par deux fois la coopération des autorités russes. Il a par ailleurs procédé à la saisie de plusieurs rel a- tions bancaires en lien avec les prévenus C. et F., afin de tenter d’éclaircir l’arrière-plan économique de la structure financière mise en place par ce s derniers. L’analyse de la documentation est en cours, des compléments d’informations devant potentiellement encore être demandés aux autorités russes (act. 3, p. 6). Il n’y a pas lieu de douter que le MPC prendra les m e- sures qui s’imposent en fonction du résultat de ses analyses, comme cela a déjà été le cas dans le cadre des présen tes investigations (v. arrêt du Tr i- bunal pénal fédéral BB.2012.17 du 17 avril 2012). Cela étant précisé, il a p- paraît pour le surplus que, sous l’angle de la proportionnalité, les mo ntants saisis sur les comptes des recourantes – soit un total d'environ USD 3,5 millions USD au 27 janvier 2012 (act. 1.31 et 1.29) – demeurent largement en deçà du montant total que le mécanisme frauduleux auquel il est sou p- çonné d’avoir pris part en Russie aurait permis de détourner (v. supra let. A in fine). Sur le vu de l ’ensemble des éléments qui précèdent, il apparaît que la m e- sure de séq uestre visant les comptes nos 1 et 2, dont les recourantes sont les titulaires res pectives auprès de la banque E. AG à Zurich, repose sur des soupçons suffisants, d'une part, et n’est – à ce stade de l ’enquête – pas disproportionnée tant quant à son principe que du point de vue de sa durée, d'autre part. - 7 - 3. Les considérants qui précèdent conduisent au rejet du recours. 4. Selon l’art. 428 al. 1 CPP, les frais de la procédure de recours sont mis à la charge des parties dans la mesure où elles ont obtenu gain de cause ou succombé. Ceux-ci se limitent en l’espèce à un émolument qui, en applic a- tion de l’art. 8 du règlement du Tribunal pénal fédéral du 31 août 2010 sur les frais, émoluments, dépens et indemnités de la procédure pénale fédéra- le (RFPPF; RS 173.713.162), sera fixé à CHF 2'000.--, à la charge solidaire des recourantes. - 8 - Par ces motifs, la Cour des plaintes prononce: 1. Le recours est rejeté. 2. Un émolument de CHF 2'000.-- est mis à la charge solidaire des recourantes. Bellinzone, le 30 mai 2012 Au nom de la Cour des plaintes du Tribunal pénal fédéral Le président: Le greffier: Distribution - Me Dominique Henchoz, avocate - Ministère public de la Confédération Indication des voies de recours Dans les 30 jours qui suive nt leur notification, les décisions de la Cour des plaintes relative s aux mesures de contrainte sont sujet tes à recours devant le Tribunal fédéral (art. 79 et 100 al. 1 de la loi fédérale du 17 juin 2005 sur le Tribunal fé déral; LTF). La procédure est réglée par les art. 90 ss LTF. Le recours ne suspend l’exécution de la décision attaquée que si le juge instructeur l’ordonne (art. 103 LTF).